Etude linéaire
Discours de la servitude volontaire, Etienne de la Boétie
Mais cette ruse de tyrans d'abêtir leurs sujets ne se peut pas connaître plus clairement que Cyrus fit envers les Lydiens, après qu'il se fut emparé de Sardis, la maîtresse ville de Lydie, et qu'il eut pris à merci Crésus, ce tant riche roi, et l'eut amené quand et soi : on lui apporta nouvelles que les Sardains s'étaient révoltés ; il les eut bientôt réduits sous sa main ; mais, ne voulant pas ni mettre à sac une tant belle ville, ni être toujours en peine d'y tenir une armée pour la garder, il s'avisa d'un grand expédient pour s'en assurer : il y établit des bordels, des tavernes et jeux publics, et fit publier une ordonnance que les habitants eussent à en faire état. Il se trouva si bien de cette garnison que jamais depuis contre les Lydiens, il ne fallut tirer un coup d'épée. Ces pauvres et misérables gens s'amusèrent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et ce que nous appelons passe-temps, ils l'appellent ludi, comme s'ils voulaient dire Lydie
Tous les tyrans n'ont pas ainsi déclaré exprès qu'ils voulussent efféminer leurs gens ; mais, pour vrai, ce que celui ordonna formellement et en effet, sous-main, ils l'ont pourchassé, la plupart. À vrai dire, c’est assez le penchant naturel du petit peuple, dont le nombre est toujours plus grand dans les villes, que d’être soupçonneux à l’encontre de celui qui l’aime, et sans méfiance envers celui qui le trompe. Ne pensez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni aucun poisson qui, friand du ver, ne s’accroche plus vite à l’hameçon, que tous les peuple qui se laissent promptement allécher par la servitude, à la moindre plume qu’on leur passe, comme on dit, devant la bouche; et c’est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si rapidement, pourvu seulement qu’on les chatouille.
Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres telles drogueries, c'étaient aux peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements avaient les anciens tyrans, pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples, rendus sots, trouvent beaux ces passe-temps, amusés d'un vain plaisir, qui leur passait devant les yeux, s'accoutumaient à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfants qui, pour voir les luisantes images des livres enluminés, apprennent à lire.
Dans le Discours de la servitude volontaire, rédigé vers 1548, Étienne de La Boétie cherche à comprendre un paradoxe politique fondamental : pourquoi les peuples acceptent-ils de servir un tyran, alors même qu’ils sont infiniment plus nombreux que lui ? Loin d’attribuer cette soumission à la seule violence, La Boétie met en lumière des mécanismes plus subtils, fondés sur l’habitude, l’illusion du plaisir et la corruption morale des sujets.
Le passage étudié illustre ce propos à travers l’exemple historique de Cyrus et des Lydiens, puis généralise la réflexion à l’ensemble des tyrannies. La Boétie y démontre que les tyrans maintiennent leur pouvoir en abrutissant les peuples par les divertissements, qui deviennent de véritables instruments politiques.
Problématique
Comment La Boétie montre-t-il que les divertissements constituent une ruse essentielle des tyrans pour endormir les peuples et les conduire à accepter la servitude ?
On peut découper le texte en trois mouvements :
- L’exemple de Cyrus : une ruse politique fondée sur le divertissement (du début à « il ne fallut tirer un coup d’épée »)
- La généralisation du mécanisme : la faiblesse du peuple face aux séductions de la servitude (de « Tous les tyrans n'ont pas ainsi déclaré » à « pourvu seulement qu’on les chatouille »)
- Les divertissements comme instruments durables de la tyrannie (de « Les théâtres, les jeux » à la fin du texte)
Mouvement I – L’exemple de Cyrus : le divertissement comme arme politique
La Boétie ouvre le passage par un exemplum historique, procédé rhétorique classique visant à frapper l’esprit du lecteur par un fait concret. Il affirme que la ruse des tyrans « ne se peut pas connaître plus clairement » que dans l’action de Cyrus, ce qui confère à l’exemple une valeur de preuve éclatante.
Le récit est précisément contextualisé : Cyrus s’empare de Sardis, « la maîtresse ville de Lydie », et capture Crésus, symbole de richesse et de puissance. La révolte des Sardains pose alors un problème politique : comment conserver la domination sans user de la violence permanente ? La Boétie insiste sur cette difficulté par la double négation : Cyrus ne veut « ni mettre à sac une tant belle ville, ni être toujours en peine d’y tenir une armée ». La tyrannie se présente ici comme une gestion pragmatique du pouvoir.
La solution trouvée est qualifiée de « grand expédient », expression ironique qui annonce la critique : Cyrus remplace la force armée par une corruption morale organisée. La liste des lieux instaurés – « bordels, tavernes et jeux publics » – relève de l’accumulation, soulignant l’abondance des plaisirs proposés. Le pouvoir politique passe par une occupation des corps et des esprits.
L’ordonnance oblige même les habitants à « en faire état » : le divertissement devient une institution officielle, non un simple loisir. L’efficacité est totale : ces lieux forment une « garnison », métaphore militaire paradoxale, puisque la défense de la ville est désormais assurée par le plaisir. La conclusion est sans appel : « jamais depuis contre les Lydiens, il ne fallut tirer un coup d’épée ». Le tyran n’a plus besoin de violence : le peuple est neutralisé de l’intérieur.
La Boétie achève ce mouvement sur une note à la fois ironique et méprisante : les Lydiens sont qualifiés de « pauvres et misérables gens », et leur activité se réduit à « inventer toutes sortes de jeux ». Le détour étymologique sur le mot latin ludi renforce la portée symbolique : le peuple se définit désormais par le jeu, c’est-à-dire par la fuite hors de la liberté politique.
Mouvement II – Généralisation : la faiblesse du peuple face aux séductions de la servitude
À partir de cet exemple précis, La Boétie élargit son propos. L’opposition entre Cyrus et les autres tyrans est marquée par l’adverbe « exprès » : tous ne déclarent pas ouvertement leur projet d’abrutissement, mais ils poursuivent le même objectif « sous-main ». L’expression suggère une hypocrisie politique et une ruse plus pernicieuse encore.
La Boétie propose ensuite une réflexion sur la nature du peuple, désigné par l’expression condescendante « le petit peuple ». Il met en évidence un paradoxe psychologique : le peuple est « soupçonneux » envers celui qui l’aime (le défenseur de sa liberté), mais « sans méfiance » envers celui qui le trompe. La servitude repose donc sur une illusion volontaire.
Cette analyse débouche sur une série de comparaisons animales particulièrement dévalorisantes. Le peuple est comparé à un oiseau pris à la « pipée » ou à un poisson attiré par le ver. Ces images soulignent la naïveté et l’absence de raison critique. La métaphore de l’hameçon montre que le plaisir est un piège mortel.
La formule « à la moindre plume qu’on leur passe devant la bouche » insiste sur la faiblesse de la résistance : il suffit de presque rien pour séduire les peuples. L’expression familière « chatouille » accentue le mépris de La Boétie : les peuples abandonnent leur liberté pour des satisfactions superficielles et éphémères.
Mouvement III – Les divertissements : instruments durables de la tyrannie
Le dernier mouvement prend une dimension plus théorique. La Boétie dresse une longue énumération des divertissements antiques : « théâtres, jeux, farces, spectacles, gladiateurs, bêtes étranges ». Cette accumulation produit un effet de saturation et montre que la tyrannie agit par une profusion d’images et de plaisirs.
Ces divertissements sont désignés par des métaphores très fortes : ce sont des « appâts », un « prix » et des « outils ». La liberté est ainsi échangée, marchandée contre des plaisirs factices. Le mot péjoratif « drogueries » suggère une véritable addiction, qui affaiblit durablement le peuple.
La conséquence est une dégradation intellectuelle et morale : les peuples deviennent « sots », séduits par un « vain plaisir ». L’adjectif « vain » insiste sur la vacuité de ces divertissements, incapables de produire un véritable bonheur.
La comparaison finale avec les enfants est particulièrement sévère : les peuples « s’accoutumaient à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfants ». Si l’enfant apprend à lire grâce aux images, le peuple, lui, désapprend la liberté à cause des spectacles. Le plaisir devient un instrument de régression politique.
Dans ce passage du Discours de la servitude volontaire, La Boétie démontre avec force que la tyrannie ne repose pas uniquement sur la contrainte, mais surtout sur une stratégie d’abrutissement par le divertissement. À travers l’exemple de Cyrus, puis par une généralisation mordante, il met en lumière la responsabilité des peuples eux-mêmes, séduits par des plaisirs immédiats et incapables de défendre leur liberté.
Cette réflexion demeure d’une étonnante actualité : elle invite à s’interroger sur le rôle des divertissements de masse, des spectacles et des écrans dans nos sociétés contemporaines, et sur leur possible fonction de détournement de l’attention politique
La Boétie Etienne
Le Discours de la servitude volontaire, parcours bac "Défendre" et "entretenir" la liberté"
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