Étude linéaire
Voltaire, Zadig, « Le chien et le cheval »
Lecture du texte
Le grand veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n'eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine ; ils le firent conduire devant l'assemblée du grand Desterham, qui le condamna au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie. A peine le jugement fût-il rendu qu'on retrouva le cheval et la chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de réformer leur arrêt ; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces d'or, pour avoir dit qu'il n'avait point vu ce qu'il avait vu. Il fallut d'abord payer cette amende ; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil du grand Desterham ; il parla en ces termes : « Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité qui avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant, et beaucoup d'affinité avec l'or, puisqu'il m'est permis de parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Orosmade, que je n ai jamais vu la chienne respectable de la reine, ni le cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m'est arrivé : Je me promenais vers le petit bois où j'ai rencontré depuis le vénérable eunuque et le très illustre grand veneur. J'ai vu sur le sable les traces d'un animal, et j'ai jugé aisément que c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers et longs imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes m'ont fait connaître que c'était une chienne dont les mamelles étaient pendantes et qu'ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours. D'autres traces en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m'ont appris qu'elle avait les oreilles ; très longues ; et comme j'ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j'ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je l'ose dire. » «A l’égard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me promenant dans les routes de ce bois, j’ai aperçu les marques des fers d’un cheval ; elles étaient toutes à égales distances. Voilà, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. La poussière des arbres, dans une route étroite qui n’a que sept pieds de large, était un peu enlevée à droite et à gauche, à trois pieds et demi du milieu de la route. Ce cheval, ai-je dit, a une queue de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de gauche, a balayé cette poussière. J’ai vu sous les arbres qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des branches nouvellement tombées ; et j’ai connu que ce cheval y avait touché, et qu’ainsi il avait cinq pieds de haut. Quant à son mors, il doit être d’or à vingt-trois carats ; car il en a frotté les bossettes contre une pierre que j’ai reconnue être une pierre de touche, et dont j’ai fait l’essai. J’ai jugé enfin par les marques que ses fers ont laissées sur des cailloux, d’une autre espèce, qu’il était ferré d’argent à onze deniers de fin.» Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de Zadig ; la nouvelle en vint jusqu’au roi et à la reine. On ne parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre, et dans le cabinet ; et quoique plusieurs mages opinassent qu’on devait le brûler comme sorcier, le roi ordonna qu’on lui rendît l’amende des quatre cents onces d’or à laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs, vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces ; ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires. Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d’être trop savant, et se promit bien, à la première occasion, de ne point dire ce qu’il avait vu.
Publié en 1747, Zadig ou la Destinée de Voltaire est un conte philosophique qui mêle aventure orientale et satire des institutions humaines. À travers le personnage de Zadig, modèle de raison et d’observation, Voltaire critique l’arbitraire du pouvoir et l’irrationalité des jugements humains.
L’épisode du procès met en scène une situation paradoxale : Zadig, qui a deviné avec exactitude les caractéristiques d’un cheval et d’une chienne sans les avoir vus, est accusé de vol et condamné. Ce passage oppose ainsi l’intelligence fondée sur l’observation aux préjugés et à l’ignorance des juges.
Nous verrons comment ce procès ridicule permet à Voltaire de dénoncer l’absurdité d’un monde où l’intelligence, loin d’être reconnue, est suspectée et condamnée.
I. Mouvement 1 : Une accusation expéditive et arbitraire contre Zadig
Dès la première phrase, la rapidité du jugement est frappante :
« Le grand veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n’eût volé… »
L’expression « ne doutèrent pas » révèle l’absence totale d’enquête : l’accusation repose sur une certitude immédiate et infondée. Voltaire dénonce ici la justice arbitraire fondée sur les préjugés plutôt que sur la raison.
La gradation institutionnelle — « le grand veneur, le premier eunuque, l’assemblée du grand Desterham » — parodie la solennité judiciaire : plus les autorités sont élevées, plus leur jugement est absurde. L’effet comique souligne l’irrationalité du pouvoir.
La sanction elle-même relève de la disproportion :
« le condamna au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie ».
La violence de la peine (torture puis exil) contraste avec l’absence de preuve. Voltaire critique l’injustice d’un système où la puissance remplace la vérité.
Le retournement immédiat — « A peine le jugement fut-il rendu qu’on retrouva le cheval et la chienne » — introduit une ironie mordante : la vérité surgit trop tard, révélant la précipitation ridicule des juges.
Cependant, la réforme du jugement reste absurde :
« ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces d’or ».
L’ironie atteint ici son comble : il est puni non pour un vol qu’il n’a pas commis, mais pour avoir « dit qu’il n’avait point vu ce qu’il avait vu ». La justice condamne ainsi la vérité elle-même.
Ce premier mouvement montre donc une justice irrationnelle et expéditive, incapable de reconnaître l’intelligence.
II. Mouvement 2 : Première partie de la plaidoirie – l’intelligence d’observation appliquée à la chienne
La plaidoirie de Zadig commence par une adresse hyperbolique :
« Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité ».
Cette accumulation métaphorique, grandiose et emphatique, relève de l’ironie : Zadig flatte des juges qui se révèlent en réalité ignorants. L’écart entre l’éloge et leur comportement crée un effet satirique.
Zadig affirme ensuite son innocence avec solennité :
« je vous jure par Orosmade que je n’ai jamais vu la chienne ».
Le serment renforce la sincérité du personnage, opposée à la méfiance irrationnelle des juges.
La démonstration repose sur une méthode rationnelle fondée sur les indices :
« J’ai vu sur le sable les traces d’un animal… »
L’observation concrète (les traces) inaugure une démarche quasi scientifique. Le raisonnement inductif transforme des signes en connaissances.
Voltaire met en valeur l’intelligence de Zadig à travers une chaîne logique :
traces → mamelles pendantes → chienne ayant mis bas.
La précision lexicale (« sillons légers et longs », « petites éminences de sable ») donne au raisonnement une rigueur expérimentale.
De même, l’inférence sur les oreilles longues puis sur la boiterie montre la puissance de l’esprit analytique :
« j’ai compris que la chienne… était un peu boiteuse ».
Le verbe « compris » insiste sur l’activité intellectuelle : Zadig voit sans voir, c’est-à-dire qu’il connaît par la raison.
Ainsi, cette première partie de la plaidoirie valorise l’intelligence comme faculté de connaissance supérieure à la simple perception.
III. Mouvement 3 : Seconde partie de la plaidoirie – la démonstration logique sur le cheval
La seconde démonstration prolonge la première avec encore plus de rigueur. Zadig expose son raisonnement comme une enquête scientifique.
Les « marques des fers d’un cheval » permettent d’abord de déduire « un galop parfait ». L’égalité des distances constitue une preuve géométrique : la précision des indices fonde la vérité.
La description de la poussière « enlevée à droite et à gauche » révèle la longueur de la queue. Voltaire souligne ici l’acuité du regard de Zadig, capable de transformer de simples traces en certitudes mesurables (« trois pieds et demi »).
L’observation des branches tombées permet d’évaluer la taille du cheval (« cinq pieds de haut »), montrant que l’intelligence opère par déduction logique.
La mention du mors d’or et des fers d’argent constitue l’apogée de la démonstration :
Zadig ne se contente pas d’observer, il expérimente (« j’ai fait l’essai »).
Le lexique scientifique (« pierre de touche », « carats », « deniers de fin ») renforce l’image d’une intelligence rationnelle et méthodique.
Ainsi, cette seconde partie illustre parfaitement l’idéal des Lumières : la connaissance procède de l’observation, de l’expérience et du raisonnement. Pourtant, cette intelligence sera incomprise.
IV. Mouvement 4 : Le verdict et les réactions – triomphe ironique de l’absurdité judiciaire
Le retournement commence par l’admiration des juges :
« Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de Zadig ».
L’adjectif « subtil » souligne la finesse intellectuelle du héros, enfin reconnue… mais trop tard.
La diffusion de la nouvelle « dans les antichambres, dans la chambre, et dans le cabinet » montre l’ampleur de sa réputation : la vérité circule, mais elle reste fragile face aux préjugés.
L’ironie culmine avec la réaction des mages qui veulent le « brûler comme sorcier ». L’intelligence est assimilée à la magie : Voltaire dénonce ici l’ignorance qui transforme la raison en superstition.
Le roi apparaît alors comme une figure de justice éclairée en ordonnant le remboursement de l’amende. Toutefois, la satire se poursuit : les officiers retiennent presque toute la somme pour les « frais de justice ».
Cette précision finale ridiculise le système judiciaire, où l’injustice persiste malgré la reconnaissance de la vérité.
La morale conclusive est profondément ironique :
« Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d’être trop savant ».
La formule paradoxale révèle l’absurdité du monde : l’intelligence, loin d’être récompensée, devient une faute sociale.
À travers ce procès burlesque, Voltaire met en scène l’affrontement entre l’intelligence rationnelle et l’ignorance institutionnelle. La démonstration brillante de Zadig, fondée sur l’observation et la logique, contraste avec la précipitation, les préjugés et l’absurdité des juges.
Ce passage dénonce ainsi un paradoxe fondamental : la vérité issue de l’intelligence est suspectée par ceux qui devraient la reconnaître. Le procès ridicule révèle donc la méconnaissance comme produit de l’ignorance et de l’arbitraire du pouvoir.
Voltaire propose ici une critique emblématique de la société de son temps : un monde où la raison, pourtant claire et démonstrative, se heurte à la bêtise humaine et aux institutions injustes — une satire qui fait de Zadig l’incarnation de l’esprit des Lumières.
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