Vers l’étude linéaire en philosophie
méthode et application, Aristote Métaphysique A, 2, 982 b 10
La méthode peut donc être formulée ainsi :
- Lire attentivement le texte.
- Identifier le thème.
- Dégager la thèse.
- Formuler la problématique.
- Découper le texte en mouvements.
- Analyser chaque mouvement :
- quoi ? → l’idée défendue ;
- comment ? → les procédés du raisonnement : notions, arguments, exemples, connecteurs, oppositions… ;
- Pourquoi ? → le rôle de ce passage dans la démonstration.
- À chaque transition, montrer le lien avec le mouvement suivant et la progression du raisonnement.
- À la fin, faire un bilan de la démonstration et montrer comment l’ensemble du texte permet de défendre la thèse.
On peut retenir :
Lire → thème → thèse → problématique → mouvements → analyser chaque mouvement (quoi ? comment ? pourquoi ?) → montrer la progression dans les transitions → bilan final.

Application au cours 1 : la philosophie
C’est, en effet, l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l’esprit ; puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l’Univers. Or apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance (c’est pourquoi même l’amour des mythes est, en quelque manière amour de la Sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux). Ainsi donc, si ce fut bien pour échapper à l’ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, c’est qu’évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance et non pour une fin utilitaire.
ARISTOTE (384-322 av. J.-C.), Métaphysique A, 2, 982 b 10, trad. J. Tricot, Vrin.
Exercice
Trouver le thème, la thèse, la problématique et les mouvements du texte
Le thème
Le thème, c'est le sujet général dont parle le texte.
Ici :
Le thème : l'origine et le sens de la philosophie.
On peut aussi formuler plus simplement pour l'élève :
Pourquoi l'homme philosophe-t-il ?
Il faut bien distinguer :
- le thème = de quoi parle le texte ?
- la thèse = que dit l'auteur sur ce thème ?
- la problématique = quelle question philosophique se pose à partir de ce problème ?
La thèse d'Aristote
La thèse est l'idée que l'auteur veut défendre.
Aristote affirme que :
L'homme commence à philosopher parce qu'il s'étonne face à ce qu'il ne comprend pas et prend ainsi conscience de son ignorance.
Mais Aristote va plus loin.
L'homme ne cherche pas seulement des connaissances utiles.
Il cherche également à connaître pour connaître.
On peut donc formuler la thèse complète ainsi :
La philosophie naît de l'étonnement et de la prise de conscience de notre ignorance ; elle recherche le savoir pour lui-même, et non seulement pour son utilité.
La problématique
La problématique ne doit pas simplement répéter la thèse.
On transforme l'affirmation d'Aristote en question.
Quelques possibilités :
Pourquoi l'homme commence-t-il à philosopher ?
OU
La philosophie naît-elle de la prise de conscience de notre ignorance ?
Ou encore :
Pourquoi l'homme cherche-t-il à connaître ce qu'il ne sait pas ?
On peut diviser le texte en 3 mouvements.
Mouvement 1 — « C'est, en effet, l'étonnement... » jusqu'à « la genèse de l'Univers »
L'étonnement est à l'origine de la philosophie.
Mouvement 2 — « Or apercevoir une difficulté... » jusqu'à « amour de la Sagesse »
L'étonnement révèle notre ignorance.
Mouvement 3 — « Ainsi donc... » jusqu'à la fin
La philosophie recherche le savoir pour lui-même.
C'est une progression très logique :
ÉTONNEMENT → IGNORANCE → RECHERCHE DU SAVOIR
Etude linéaire
I. L’étonnement, origine progressive de la philosophie
« C’est, en effet, l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. »
Aristote commence par donner une explication de l’origine de la philosophie.
Le sujet de la phrase est :
« l’étonnement »
Le verbe :
« poussa »
montre que l’étonnement constitue une véritable force qui conduit les hommes à réfléchir.
Aristote affirme donc que la philosophie ne naît pas d'abord d'une nécessité pratique, mais d'une attitude intellectuelle : l'homme est surpris par ce qu'il ne comprend pas et cherche alors à l'expliquer.
Le mot « aujourd'hui » est également important. Aristote ne parle pas seulement des premiers philosophes : il affirme que cette origine de la philosophie reste valable à son époque et, implicitement, pour les hommes en général.
Une progression de la réflexion
Aristote décrit ensuite une progression :
« Au début »
puis :
« puis »
et enfin :
« enfin »
Ces marqueurs temporels montrent que la recherche des premiers penseurs avance progressivement.
Ils commencent par :
« les difficultés qui se présentaient les premières à l’esprit »
puis s'intéressent :
« aux phénomènes de la Lune »
« ceux du Soleil et des Étoiles »
et arrivent finalement à :
« la genèse de l’Univers ».
On observe donc un élargissement progressif du questionnement :
une difficulté particulière → les phénomènes naturels → l'origine de l'Univers.
La philosophie commence ainsi par une question précise, mais elle peut conduire à des questions beaucoup plus générales.
Pourquoi Aristote donne-t-il ces exemples ?
Il veut montrer que philosopher consiste à chercher à comprendre ce qui nous étonne, même lorsque cette recherche ne répond pas immédiatement à un besoin pratique.
Les premiers philosophes cherchent notamment à comprendre le monde naturel.
Bilan du mouvement 1
Aristote établit donc une première idée essentielle :
La philosophie naît de l'étonnement devant ce que nous ne comprenons pas.
L'étonnement transforme alors une réalité apparemment évidente en question.
II. L'étonnement conduit à reconnaître son ignorance
Aristote approfondit ensuite son explication :
« Or apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance »
Le connecteur :
« Or »
marque une étape dans le raisonnement.
Aristote ne se contente plus de dire que l'étonnement provoque la philosophie. Il explique pourquoi.
Lorsqu'une personne rencontre une difficulté qu'elle ne parvient pas à résoudre, elle découvre qu'elle ne sait pas.
Le mot essentiel est donc :
« ignorance »
Il faut bien comprendre ici que l'ignorance n'est pas présentée comme un défaut honteux.
Au contraire, elle devient la condition du savoir.
Une idée paradoxale
Pour commencer à rechercher la vérité, il faut d'abord accepter de ne pas la posséder.
On peut résumer le raisonnement ainsi :
Je rencontre une difficulté → je m'étonne → je comprends que je ne sais pas → je cherche à savoir.
C'est précisément ce qui distingue le philosophe de celui qui croit déjà tout savoir.
Le détour par les mythes
Aristote ajoute :
« c’est pourquoi même l’amour des mythes est, en quelque manière, amour de la Sagesse »
Le mot :
« c’est pourquoi »
montre que cette remarque découle de ce qui précède.
Aristote rapproche ici le mythe et la philosophie parce que tous deux témoignent d'une volonté de comprendre.
Le mythe cherche lui aussi à répondre aux grandes interrogations humaines.
Il précise cependant :
« le mythe est un assemblage de merveilleux »
Le mythe explique donc le monde à travers des récits et des éléments merveilleux.
Cette remarque permet de comprendre que l'homme cherche à donner du sens au monde avant même de construire une explication philosophique rationnelle.
Bilan du mouvement 2
Aristote approfondit donc son raisonnement :
S'étonner, c'est découvrir que l'on ne sait pas.
Et cette prise de conscience de notre ignorance nous pousse à rechercher le savoir.
III. La philosophie recherche le savoir pour lui-même
Le troisième mouvement commence par un connecteur essentiel :
« Ainsi donc »
Cette expression montre qu'Aristote tire maintenant la conclusion de son raisonnement.
Il reprend l'idée précédente :
« si ce fut bien pour échapper à l’ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie »
La philosophie apparaît ici comme une recherche destinée à dépasser l'ignorance.
Mais Aristote ajoute immédiatement une précision fondamentale :
« c’est qu’évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance et non pour une fin utilitaire. »
C'est le point culminant du texte.
Aristote oppose deux finalités :
« la seule connaissance »
et
« une fin utilitaire »
La philosophie n'est donc pas pratiquée principalement parce qu'elle permettrait d'obtenir quelque chose d'utile immédiatement.
L'homme cherche à savoir pour savoir.
Une opposition essentielle
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Recherche utilitaire
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Recherche philosophique
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Je cherche à savoir pour obtenir quelque chose.
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Je cherche à savoir pour comprendre.
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Le savoir est un moyen.
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Le savoir est une fin.
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« À quoi cela va-t-il me servir ? »
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« Pourquoi cela est-il ainsi ? »
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Aristote donne ainsi à la philosophie une dimension désintéressée.
Elle ne se justifie pas seulement par son utilité.
Elle a une valeur en elle-même parce que comprendre est une fin humaine fondamentale.
Bilan du mouvement 3
Aristote aboutit donc à sa thèse :
La philosophie est une recherche désintéressée du savoir, elle cherche à comprendre le réel pour lui-même.
Bilan de l'étude linéaire
Le raisonnement d'Aristote suit une progression très précise :
Mouvement 1
L'étonnement fait naître le questionnement.
Mouvement 2
Le questionnement révèle notre ignorance.
Mouvement 3
La conscience de notre ignorance nous conduit à rechercher le savoir pour lui-même.
ÉTONNEMENT → IGNORANCE → RECHERCHE DU SAVOIR
Et c'est justement ce qui permet de faire le lien avec la définition de la philosophie :
Philosopher, c'est ne plus considérer le monde comme allant de soi : c'est s'étonner, questionner, reconnaître ce que l'on ignore et chercher rationnellement à comprendre.
Introduction rédigée
Dans ce texte extrait de la Métaphysique, le philosophe grec Aristote s’interroge sur l’origine et le sens de la philosophie. Il cherche notamment à comprendre pourquoi les hommes commencent à réfléchir philosophiquement et ce qu’ils recherchent à travers cette démarche. Selon lui, la philosophie naît de l’étonnement : face à ce qu’il ne comprend pas, l’homme prend conscience de son ignorance et cherche alors à acquérir des connaissances. Mais cette recherche ne répond pas seulement à un besoin pratique : elle vise le savoir pour lui-même.
On peut alors se demander pourquoi l’étonnement conduit l’homme à philosopher et quelle est la finalité de cette recherche du savoir.
Pour répondre à cette question, Aristote développe son raisonnement en trois mouvements. Il montre d’abord que l’étonnement est à l’origine de la recherche philosophique ; il explique ensuite que s’étonner revient à prendre conscience de son ignorance ; enfin, il affirme que la philosophie recherche le savoir pour lui-même et non dans un but simplement utilitaire.
Conclusion rédigée
Dans ce texte, Aristote montre donc que la philosophie naît d’une expérience simple mais fondamentale : l’étonnement. En découvrant qu’il ne comprend pas tout, l’homme prend conscience de son ignorance et éprouve le besoin de chercher des réponses. La philosophie apparaît ainsi comme une recherche progressive du savoir. Aristote insiste enfin sur sa finalité particulière : le philosophe ne cherche pas seulement des connaissances utiles, mais désire connaître pour comprendre le monde.
Le raisonnement du texte suit donc une progression claire : l’étonnement conduit à la prise de conscience de l’ignorance, qui conduit elle-même à la recherche désintéressée du savoir. Philosopher, c’est ainsi accepter de questionner ce qui paraît évident afin de chercher à comprendre.
A consulter :
Cours sur la liberté, fiche bac
Version PDF du cours et du commentaire philosophique
Sartre, l'existentialisme est un humanisme