Vénus Anadyomène
Arthur Rimbaud
Comme d’un cercueil vert en fer blanc,
une tête De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge,
lente et bête, Avec des déficits assez mal ravaudés ;
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…
Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
Arthur Rimbaud, dès ses premiers poèmes, s’attaque violemment aux modèles poétiques et esthétiques hérités de la tradition. Écrit en 1870, Vénus Anadyomène détourne un mythe fondateur de l’art occidental : celui de Vénus sortant des eaux, symbole absolu de beauté, d’harmonie et d’érotisme idéalisé.
Or Rimbaud ne propose pas une réécriture admirative mais une parodie destructrice : la déesse antique devient un corps grotesque, maladif et obscène. Le poème s’inscrit ainsi dans une démarche de démystification radicale de l’idéal de beauté et de la poésie académique.
Comment Rimbaud déconstruit-il méthodiquement le mythe de Vénus pour imposer une poésie provocatrice, matérialiste et violemment anti-idéaliste ?
Le poème progresse en quatre mouvements, correspondant à une anti-émergence du corps :
- Une parodie de naissance, associée à la mort et à la laideur (v. 1–4)
- Une disséquation descendante et dégradante du corps féminin (v. 5–8)
- Une objectivation clinique et répugnante du corps (v. 9–11)
- Une chute finale obscène, qui révèle le sens satirique du poème (v. 12–14)
Mouvement I – Une parodie de naissance : la Vénus de la mort et du rebut (v. 1 à 4)
« Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête »
Le poème s’ouvre sur une comparaison brutale :
« cercueil » : champ lexical de la mort, à l’opposé de la naissance mythologique
« fer blanc » : matériau pauvre, industriel, trivial → refus de toute noblesse
Rimbaud inverse immédiatement le mythe : Vénus ne naît pas de la mer, mais sort d’un objet de mort et de rebut.
« une tête / De femme à cheveux bruns fortement pommadés »
La focalisation est partielle : seule la tête apparaît, comme dans une découpe anatomique.
L’adverbe « fortement » insiste sur l’excès, la vulgarité.
La pommade suggère :
- l’artifice,
- la tentative ratée de masquer la laideur,
- une féminité dégradée, presque caricaturale.
« D’une vieille baignoire émerge, lente et bête, »
La baignoire remplace l’onde marine :
- « vieille » → usure, déchéance
- lieu domestique, banal, sordide
Les adjectifs « lente et bête » :
- animalisent la femme
- suppriment toute dimension spirituelle ou divine
- font de l’émergence un mouvement lourd, grotesque
« Avec des déficits assez mal ravaudés ; »
- Le mot « déficits », emprunté au vocabulaire médical ou comptable, réduit le corps à un objet défaillant.
« ravaudés » évoque un vêtement usé → le corps est assimilé à une chose qu’on rafistole.
Dès cette première strophe, Rimbaud :
- détourne le mythe,
- déshumanise le corps,
- impose une esthétique du laid et du trivial.
Mouvement II – Une dissection grotesque du corps (v. 5 à 8)
« Puis le col gras et gris, les larges omoplates »
La répétition de « Puis » mime une descente progressive du regard, typique du blason amoureux — mais ici, le procédé est parodié.
Les adjectifs :
- « gras » → lourdeur, excès corporel
- « gris » → absence de vie, couleur maladive
« Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ; »
- Le verbe « saillent » insiste sur la difformité.
- La répétition « rentre et ressort » suggère :
un corps instable,
- mal formé,
- presque mécanique.
Le rythme haché par les points-virgules accentue l’impression de démontage anatomique.
« Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ; »
- Rimbaud feint un instant l’éloge :
- les reins sont traditionnellement une zone érotisée
« prendre l’essor » suggère une élévation
Mais cette attente est immédiatement détruite.
« La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ; »
- Le mot « graisse » annule toute sensualité.
La comparaison « en feuilles plates » :
- écrase la chair,
- évoque une matière inerte,
- détruit l’illusion de beauté.
Rimbaud pratique ici une anti-poétique du corps : chaque promesse lyrique est aussitôt sabotée.
Mouvement III – Une observation clinique et répugnante (v. 9 à 11)
« L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût »
- Le mot « échine » appartient au vocabulaire animal → déshumanisation.
- La synesthésie « sent un goût » brouille les perceptions et crée un malaise sensoriel.
« Horrible étrangement ; on remarque surtout »
- L’adverbe « étrangement » suggère une fascination malsaine.
- Le pronom indéfini « on » généralise le regard : le lecteur est impliqué malgré lui.
« Des singularités qu’il faut voir à la loupe… »
- La loupe renvoie à l’observation scientifique, froide, presque cruelle.
- Les points de suspension installent une attente angoissante et préparent la chute.
Le poète adopte une posture de naturaliste cynique, réduisant le corps à un objet d’étude.
Mouvement IV – La chute obscène et la révélation satirique (v. 12 à 14)
« Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ; »
- La révélation est tardive :
« Venus » n’apparaît qu’au vers 12 → ironie
« Clara » (claire, pure) entre en contradiction totale avec la description
La gravure transforme le corps en objet marqué, presque en marchandise.
« – Et tout ce corps remue et tend sa large croupe »
- Le tiret introduit une relance violente.
« large croupe » animalise et vulgarise la posture.
« Belle hideusement d’un ulcère à l’anus. »
- L’oxymore « Belle hideusement » résume tout le projet du poème.
- La chute volontairement obscène :
- détruit définitivement le mythe,
- choque le lecteur,
- affirme une poésie de la transgression.
Dans Vénus Anadyomène, Rimbaud mène une démolition systématique du mythe de la beauté.
Par la parodie, la crudité lexicale et la dissection du corps, il refuse toute idéalisation et impose une poésie du réel brut, provocatrice et matérialiste.
Ce poème manifeste la révolte d’un jeune poète contre la poésie académique et annonce une modernité poétique fondée sur la rupture, le scandale et la liberté.
Ce poème peut être rapproché d’« Une Charogne », que Rimbaud prolonge et radicalise, mais aussi de « Le Dormeur du val », où la beauté du paysage masque une réalité violente. Rimbaud explore ainsi une poésie qui refuse l’illusion esthétique et confronte le lecteur à un réel dérangeant, annonçant les grandes ruptures de la poésie moderne.
Rimbaud, Arthur
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