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Commentaire linéaire Dans bien longtemps Robert Desnos

Etude linéaire Dans bien longtemps Robert Desnos en lien avec Emancipations créatrices

Le 03/03/2026 0

Dans Commentaires littéraires et études linéaires, bac 2026

Corps et Biens

 

Dans bien longtemps Robert DESNOS

"Les Ténèbres"

 

 

Dans bien longtemps je suis passé par le château des feuilles
Elles jaunissaient lentement dans la mousse
Et loin les coquillages s’accrochaient désespérément aux rochers de la mer
Ton souvenir ou plutôt ta tendre présence était à la même place
Présence transparente et la mienne
Rien changé mais tout avait vieilli en même temps que mes tempes et mes yeux
N’aimez-vous pas ce lieu commun ? laissez-moi laissez-moi
c’est si rare cette ironique satisfaction
Tout avait vieilli sauf ta présence
Dans bien longtemps je suis passé par la marée du jour solitaire
Les flots étaient toujours illusoires
La carcasse du navire naufragé que tu connais —
tu te rappelles cette nuit de tempête et de baisers ? —
était-ce un navire naufragé ou un délicat chapeau de femme
roulé par le vent dans la pluie du printemps était à la même place
Et puis foutaise larirette dansons parmi les prunelliers !
Les apéritifs avaient changé de nom et de couleur
Les arcs-en-ciel qui servent de cadre aux glaces
Dans bien longtemps tu m’as aimé.

Corps et Biens

 

 

Poète du rêve et de l’amour, Robert Desnos, figure essentielle du surréalisme, explore dans Corps et Biens cette 20ème poésie en vers libres de la section Les Ténèbres (1943), les liens entre mémoire, désir et imaginaire. L’amour y apparaît à la fois persistant et insaisissable, suspendu entre la réalité et le rêve.
Dans « Dans bien longtemps », Desnos revisite un lieu de souvenir amoureux où se brouillent le temps, l’espace et la présence de l’être aimé.

Problématique :
En quoi ce poème renouvelle-t-il l’évocation lyrique du souvenir amoureux dans le temps dans un poème en vers libres caractérisé par l’influence surréaliste ?

Plan de lecture :

  • Le cadre spatio-temporel du souvenir
  • La femme aimée, entre présence et souvenir
  • L’intervention ironique du poète (vers 7)
  • La poursuite lyrique entre réel, irréel, passé et présent


 

I. Le cadre spatio-temporel du souvenir (vers 1 à 3)

« Dans bien longtemps je suis passé par le château des feuilles
Elles jaunissaient lentement dans la mousse
Et loin les coquillages s’accrochaient désespérément aux rochers de la mer »

Le poème s’ouvre sur une temporalité indécise, mêlant futur et passé :

L’expression « Dans bien longtemps » associe un futur indéfini et un passé révolu (« je suis passé »), créant un temps irréel, celui du rêve ou du souvenir.

Le « château des feuilles », image poétique et métaphorique, désigne un lieu de mémoire végétalisé, fragile et symbolique.

L’atmosphère est lente et mélancolique : « jaunissaient lentement » traduit la fuite du temps, la dégradation douce des choses.

Les « coquillages s’accrochant désespérément » personnifient la résistance à la perte — à l’image du poète qui s’accroche au passé amoureux.

Ce premier mouvement installe un paysage intérieur, un temps suspendu, propice au surgissement du souvenir.


 

II. La femme aimée, présence paradoxale et persistante (vers 4 à 6)

« Ton souvenir ou plutôt ta tendre présence était à la même place
Présence transparente et la mienne
Rien changé mais tout avait vieilli en même temps que mes tempes et mes yeux »

Le souvenir amoureux prend ici la forme d’une présence immatérielle.

La correction « ton souvenir ou plutôt ta tendre présence » signale l’hésitation entre mémoire et réalité : la femme est absente, mais vivante dans l’imaginaire.

L’expression « à la même place » traduit la fidélité du souvenir, l’immobilité du passé préservé.

L’image « Présence transparente et la mienne » marque une fusion spirituelle entre le « je » et le « tu ». La transparence évoque la pureté mais aussi la fragilité du lien.

Enfin, le contraste « Rien changé mais tout avait vieilli » exprime la dissociation entre l’immuabilité du souvenir et le vieillissement du poète, signe d’une conscience aiguë du temps.

Ce mouvement évoque la survivance de l’amour dans la mémoire, entre réalité intérieure et temps qui passe.


 

III. L’intervention ironique du poète (vers 7)

« N’aimez-vous pas ce lieu commun ? laissez-moi laissez-moi
c’est si rare cette ironique satisfaction »

À ce moment du poème, le poète interrompt le fil lyrique pour s’adresser directement au lecteur ou à lui-même :

L’interpellation « N’aimez-vous pas… ? » rompt la continuité du souvenir et crée un effet de recul réflexif : Desnos commente sa propre poésie.

L’expression « ce lieu commun » montre sa lucidité : il sait que le thème de l’amour perdu est un motif banal du lyrisme. Cette autodérision traduit un lyrisme moderne, conscient de ses clichés.

L’anaphore insistante « laissez-moi laissez-moi » traduit à la fois un plaisir sincère de se laisser aller à l’émotion et une parodie du pathétique amoureux.

Enfin, la formule « ironique satisfaction » résume cette posture : le poète éprouve du plaisir à ressentir encore, tout en souriant de lui-même.

Ce vers constitue un moment de rupture : le poète s’observe, commente sa propre émotion et renouvelle ainsi le lyrisme par une conscience ironique du discours amoureux.


 

IV. La poursuite lyrique entre réel, irréel, passé et présent (vers 8 à 18)

« Tout avait vieilli sauf ta présence
Dans bien longtemps je suis passé par la marée du jour solitaire
Les flots étaient toujours illusoires
La carcasse du navire naufragé que tu connais —
tu te rappelles cette nuit de tempête et de baisers ? —
était-ce un navire naufragé ou un délicat chapeau de femme
roulé par le vent dans la pluie du printemps était à la même place
Les arcs-en-ciel qui servent de cadre aux glaces
Dans bien longtemps tu m’as aimé. »

La rêverie reprend, plus libre et plus onirique.

La reprise « Dans bien longtemps » boucle le poème et installe un temps circulaire.

Le lexique marin (flots, marée, navire naufragé) traduit l’instabilité du souvenir : tout devient mouvant et métamorphosé.

La parenthèse (« tu te rappelles cette nuit de tempête et de baisers ? ») relie la nature et le désir, superposant tempête amoureuse et tempête réelle.

L’alternative poétique — « navire naufragé ou délicat chapeau de femme » — illustre le glissement surréaliste : les images se fondent, abolissant la frontière entre réel et imaginaire.

Le vers final — « Dans bien longtemps tu m’as aimé » — renverse le temps : le passé devient futur du souvenir, signe d’un amour éternisé par la mémoire poétique.

Le poème s’achève sur une fusion totale du temps et du rêve, où seul l’amour, transfiguré par le langage, demeure.


 


 

En brouillant les repères du temps, en mêlant ironie et émotion, et en libérant l’image poétique des contraintes rationnelles, Desnos renouvelle profondément le lyrisme amoureux.
Dans ce poème en vers libres, l’amour n’est plus seulement objet de nostalgie : il devient expérience poétique du souvenir, vécue dans un espace mental où réel et imaginaire se confondent.
L’intervention ironique du poète (v.7) marque la modernité du lyrisme : le poète se regarde rêver, tout en continuant à aimer.

Ouverture : Ce mélange de lucidité et de rêve annonce la tonalité des poèmes de guerre de Desnos, où l’amour et la mémoire deviennent les seules forces capables de triompher du temps et de la mort.

 

Desnos Robert 

 

Rimbaud, Arthur 

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