HLP Asie Pacifique 2026
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Bac HLP 2026 – Sujets et corrigés Asie Pacifique, épreuve de spécialité
Le 09/04/2026
Dans Bac HLP 2026 : tous les sujets corrigés (Métropole, Centres étrangers, DOM-TOM)

Découvrez tous les sujets de l’épreuve de spécialité HLP du Bac 2026 pour l'Asie Pacifique
Le jour de l’épreuve, vous devrez répondre à deux questions d'interprétation littéraire ou d'interprétation philosophique sur un texte et rédiger un essai littéraire ou philosophique pour un total de 20 points, chacune des deux questions valant 10 points. Deux sujets sont proposés, "la recherche de soi" et "l'humanité en question".
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Epreuve : Spécialité - Humanités, Littérature et Philosophie (HLP)
Niveau d'études : Terminale
Année : 2026
Jour 1 : juin
Jour 2 : juin
Session : Normale
- Jour 1
Spe humanites litterature philo 2026 asie 1 sujet officiel (564.99 Ko)- Texte de Pierre Loti, Le Roman d'un enfant, VI, 1890.
- Interprétation littéraire :
- Quels rôles jouent les deux rayons de soleil dans ce récit de soi ?
- Essai philosophique :
- Des expériences particulièrement marquantes sont-elles nécessaires au moi pour se constituer et s'identifier ?
HLP jour 1
Première partie : interprétation littéraire
Dans Le Roman d’un enfant (1890), Pierre Loti se livre à une archéologie de la sensibilité en tentant de fixer les « images tout à fait confuses » de ses origines. Au cœur de ce dispositif autobiographique, le motif du rayon de soleil, dédoublé dans le temps et l’espace — entre la maison de l'enfance et le faubourg de Stamboul —, dépasse la simple notation descriptive. Loin d'être un simple ornement, ce motif lumineux devient le vecteur d'une initiation. Quels rôles jouent ces deux rayons de soleil dans ce récit de soi ? Si le premier rayon fonctionne comme le révélateur d'une conscience tragique du temps chez l'enfant, la réapparition du second érige la mémoire affective en principe structurant de l'identité, faisant de l'écriture le lieu d'élucidation d'un mystère existentiel.
I. Le premier rayon : de la perception sensible à l'éveil de la conscience tragique
Le premier rayon de soleil apparaît dans un contexte de rupture : le retour du temple, le passage de l'espace public et religieux au silence de la demeure familiale. Loti met en scène une expérience phénoménologique où la lumière ne vient pas éclairer, mais paradoxalement approfondir l'ombre (« une espèce de nuit »).
Le saisissement esthétique et spatial : Le rayon se découpe de manière géométrique et insolite (« plongeant obliquement », « bizarre ») sur le blanc du mur. Ce contraste visuel fonctionne comme une épiphanie. L'enfant, qui tenait la main de sa mère, est soudainement confronté à une altérité radicale.
La naissance du sentiment de la finitude : Ce rayon est le catalyseur d'une métamorphose intérieure. Loti utilise l'expression remarquable de « notion infuse » pour décrire une intuition immédiate, non conceptuelle, de la condition humaine. La lumière oblique devient une métaphore du déclin. Elle éveille chez l'enfant la conscience de la fuite du temps (« la brièveté des étés de la vie ») face à l'impassibilité du cosmos (« l'impassible éternité des soleils »). Le dimanche, traditionnellement jour de repos, se transmue en « arrêt de la vie », une préfiguration de la mort.
II. Le second rayon : le miroir du souvenir et l'ancrage de l'identité transitoire
Le saut temporel (« Des années et des années passèrent ») introduit la figure de l'adulte, le voyageur qui a couru « toutes les aventures ». Le second rayon, situé à Stamboul, n'est pas une simple récurrence météorologique ; il est un opérateur de réminiscence proustienne avant l'heure.
Une superposition temporelle et spatiale : Le rayon de Stamboul éclaire une « amphore d'Athènes » logée dans une niche. Ce détail n'est pas anodin : l'amphore, objet antique et sacré, symbolise le recueillement et la conservation. Le rayon de l'adulte vient réactiver, « précisément », l'affect initial. Il abolit la distance géographique (entre la France et la Turquie) et temporelle pour prouver la permanence du moi. L'homme mûr est habité par l'enfant qu'il était.
La nostalgie au second degré : À la fin du texte, le regret se déplace. Loti ne pleure pas seulement l'enfance perdue à travers le premier rayon, il anticipe la perte du second rayon (« jamais plus je ne reverrai... »). Le motif devient le symbole de la condition nomade de l'auteur, condamné à voir la beauté fuir sous ses yeux. Le rayon de soleil est le repère fixe d'une vie caractérisée par le déchirement et l'exil.
III. Le rôle métadiscursif : le rayon comme chiffre du mystère de l'écriture de soi
Enfin, ces deux rayons jouent un rôle crucial dans l'acte même d'écrire sur soi. Ils symbolisent la limite de l'autobiographie et la puissance du mystère.
L'insaisissable vérité du moi : Le texte est scandé par l'aveu d'une impuissance à tout élucider (« dont le sens ne me sera jamais expliqué », « éléments plus mystérieux [...] impossible d'indiquer »). Le rayon de soleil représente ce noyau irréductible de l'âme humaine que la raison ne peut corrompre. Il est ce que la psychologie nomme un invariant affectif.
La lumière comme encre de la mémoire : En qualifiant la marque du premier rayon d'« ineffaçable », Loti assimile l'expérience lumineuse à une écriture sur la chair ou l'esprit. Écrire le récit de soi, pour Loti, ce n'est pas raconter des événements historiques ou des actions d'éclat (« les deux bouts du monde » sont évacués en une phrase), c'est tenter de restituer la trajectoire de ces lignes de lumière qui ont configuré sa sensibilité.
En somme, les deux rayons de soleil matérialisent le fil invisible qui relie l'enfant poète à l'adulte voyageur. Le premier initie l'enfant à la mélancolie existentielle et à la conscience de la mort ; le second offre à l'adulte la consolation d'une permanence sensible au milieu des ruptures de l'existence. À travers ce motif, Pierre Loti assigne au récit de soi son rôle le plus noble : non pas expliquer rationnellement une vie, mais cartographier ses ombres et ses lumières, et faire de l'écriture le réceptacle d'un mystère fidèle à lui-même.
Deuxième partie : essai philosophique
Dans Le Roman d'un enfant, Pierre Loti montre qu'un simple rayon de soleil oblique a suffi à marquer son esprit d'une empreinte « ineffaçable », devenant un point de repère pour son identité d'adulte. Cette expérience sensible, par son intensité, semble fondatrice. Le « moi » désigne la conscience de soi, le sujet unique et permanent qui dit « je ». Se « constituer » implique un processus de construction, de genèse de la personnalité, tandis que « s’identifier » signifie à la fois se reconnaître comme le même à travers le temps (maintien de l'identité) et se définir par des caractéristiques propres. Une « expérience particulièrement marquante » est un événement — traumatique, esthétique ou spirituel — qui rompt la banalité du quotidien et s'inscrit durablement dans la mémoire en raison de sa charge affective.
Dès lors, la construction de notre identité dépend-elle de ces quelques instants de rupture, de ces crises ou de ces épiphanies qui jalonnent notre existence ? Ou bien le moi se tisse-t-il plus sûrement dans la trame continue, invisible et répétitive des expériences ordinaires ? Nous verrons dans un premier temps que les expériences marquantes sont des jalons indispensables, fonctionnant comme des révélateurs ou des fondations de la conscience de soi. Puis, nous nuancerons ce constat en montrant que l'identité se constitue également dans la continuité des habitudes et de la vie quotidienne. Enfin, nous dépasserons cette opposition en établissant que c'est le travail d'interprétation et de narration de nos expériences, qu'elles soient extraordinaires ou infimes, qui constitue véritablement le sujet.
I. L'expérience marquante comme acte de naissance et jalon du moi
Le moi ne naît pas tout constitué ; il s'éveille à lui-même à travers des chocs perceptifs ou émotionnels qui le sortent de l'indifférenciation primitive.
Le traumatisme ou l'épiphanie comme rupture fondatrice : Pour se concevoir comme un sujet distinct du monde, l'individu a besoin de rencontres intenses avec l'altérité ou la finitude. C'est ce que le philosophe Kierkegaard appelle l'instant de la crise ou du choix. L'expérience marquante (le deuil, la rencontre amoureuse, la confrontation au sublime) arrache le moi à sa somnolence quotidienne. Elle crée un « avant » et un « après ». Dans le texte de Loti, le rayon de soleil est une expérience marquante non par son ampleur historique, mais par son intensité phénoménologique : elle donne à l'enfant la « notion infuse » de sa propre mortalité.
Les repères de la mémoire autobiographique : Pour « s'identifier », c'est-à-dire se reconnaître comme le même à travers le temps, le moi a besoin de points fixes. La mémoire n'enregistre pas le temps de manière linéaire, mais de manière qualitative. Bergson, dans Matière et mémoire, distingue le temps homogène de l'horloge et la "durée" vécue. Les expériences marquantes sont ces blocs de pure durée qui survivent à l'oubli. Elles forment l'ossature de notre identité narrative : nous nous racontons à travers nos ruptures.
II. Les limites du remarquable : la constitution silencieuse du moi par l'ordinaire
Cependant, réduire la constitution du moi aux seuls éclats des expériences marquantes serait oublier que l'identité est avant tout une continuité, tissée par le quotidien et l'habitude.
La sédimentation des habitudes et de la culture : Le moi se constitue de manière anonyme et silencieuse bien avant l'avènement des souvenirs mémorables. Dans Phénoménologie de la perception, Maurice Merleau-Ponty montre que notre corps acquiert des structures, des postures et des manières d'être au monde par la répétition quotidienne (le langage, les gestes, l'éducation). Cette « sédimentation » produit un moi stable sans qu'un événement marquant soit nécessaire. L'habitude nous identifie plus sûrement que l'exceptionnel.
La critique de l'illusion événementielle : Si nous croyons que seules les expériences marquantes nous constituent, c'est par un effet de reconstruction a posteriori. Le philosophe David Hume, dans son Traité de la nature humaine, affirme que le moi n'est qu'un « faisceau de perceptions » changeantes. Il n'y a pas de noyau fixe. En ce sens, sacraliser quelques expériences marquantes relève d'une tentative illusoire de donner une cohérence artificielle à une existence qui est en réalité faite de fragments ordinaires et de flux continus.
III. Le moi est le produit du sens donné à l'expérience : la puissance de l'interprétation
Le caractère « marquant » d'une expérience n'est pas une propriété intrinsèque de l'événement, mais le résultat d'un travail du sujet. Ce ne sont pas les expériences qui nous constituent, c'est la manière dont nous les interprétons.
Le rôle de l'après-coup et de l'inconscient : En psychanalyse, Sigmund Freud utilise le concept de Nachträglichkeit (l'après-coup). Un événement vécu dans l'enfance peut être totalement insignifiant sur le moment, et ne devenir « marquant » que des années plus tard, lorsqu'il est réactivé par une nouvelle expérience. C'est exactement le cas pour Loti : le premier rayon ne prend toute sa force tragique que lorsque le second rayon, à Stamboul, vient le répéter. Le moi se constitue donc dans ce dialogue temporel où l'adulte donne sens aux impressions de l'enfant.
L'identité narrative (Paul Ricœur) : Dans Soi-même comme un autre, Paul Ricœur explique que l'identité humaine n'est pas celle d'une chose immuable (l'identité idem), mais celle d'un personnage de roman (l'identité ipse). Le moi se constitue en se racontant. Qu'une expérience soit objectivement infime (un rayon de soleil, une madeleine chez Proust) ou immense (une guerre), elle ne participe à l'identité du moi que si elle est intégrée dans un récit. L'écriture de soi, l'introspection ou simplement la réflexion personnelle transforment l'expérience brute en composante de l'identité.
En définitive, si les expériences particulièrement marquantes ne sont pas mathématiquement nécessaires pour qu'un être humain fonctionne biologiquement ou socialement, elles s'avèrent indispensables pour que le moi se constitue en tant que sujet singulier et conscient de sa propre histoire. Elles sont les catalyseurs de notre vie intérieure. [Synthèse] Toutefois, l'intensité d'un événement ne suffit pas : un traumatisme non intégré peut détruire le moi plutôt que le constituer. L'essentiel réside donc dans le travail de la mémoire et du récit. C'est par cette capacité à poétiser et à problématiser les fragments de notre vie — qu'ils soient faits d'éclats extraordinaires ou de la douce lumière d'un après-midi d'été — que l'homme parvient véritablement à devenir l'auteur de lui-même.
- Jour 2
Spe humanites litterature philo 2026 asie 2 sujet officiel (577.78 Ko)- Texte de José-Maria de Hérédia, Les Trophées, 1893.
- La sieste.
- Interprétation littéraire :
- "La Sieste" : comment ce poème saisit-il la richesse de l'instant ?
- Essai philosophique :
- Est-il nécessaire de suspendre toute action pour accéder à notre sensibilité ?
HLP jour 2
Première partie : interprétation littéraire
Dans ce sonnet issu des Trophées (1893), Hérédia ne décrit pas seulement le repos ; il transforme l'instant de la sieste en une expérience créatrice. Le poème opère une transfiguration : ce qui commence comme un abandon passif à la nature se termine par une victoire active du poète, capable d'emprisonner l'éphémère dans les mailles de son art.
I. La mise en scène du silence : un écrin pour la lumière
Le poème s'ouvre sur une négation (« Pas un seul bruit »), établissant d'emblée un cadre liminal : la sieste est un espace-temps situé hors du tumulte du monde.
Une atmosphère de temple : La forêt est décrite avec une densité physique quasi architecturale (« dôme obscur », « grands bois »). Le silence, loin d'être un vide, est une présence lourde, une matière.
La richesse sensorielle : Hérédia joue sur une saturation visuelle et tactile. Le feuillage « tamise » la lumière, la transformant en une matière tangible : un « velours sombre et doux ». Le monde extérieur disparaît pour laisser place à une immersion totale dans la couleur et la texture (l'« émeraude »). Le lecteur est invité à sentir la lourdeur de l'air estival.
II. Le réseau de lumière : l'instant devient vivant
Le milieu du sonnet (le passage du premier au second quatrain) marque l'entrée en scène du sujet : le poète, dont les « cils mi-clos » deviennent le filtre de la perception.
La lumière comme prédateur : Hérédia refuse une lumière statique. Le « Midi splendide » est personnifié ; il « rôde » (v. 5). Cette métaphore transforme la lumière en une présence quasi animale, vivante, qui pénètre le domaine du poète.
La sensualité du réseau : Le poème transforme la lumière en un « réseau vermeil ». On assiste ici à une véritable alchimie : la lumière, immatérielle, devient un filet de pêche. Par le jeu des allitérations et des images (les « éclairs furtifs »), Hérédia rend l'instant vibrant. La chaleur n'est plus seulement une température, elle est un contact physique.
III. Le poète comme démiurge : la capture des rêves
Les tercets marquent le basculement : le poète n'est plus le récepteur passif de la nature, il devient un créateur, un « chasseur ».
Le passage à l'acte : Avec les verbes « saisissent » (v. 12) et « j'emprisonne » (v. 14), le poète intervient. L'instant de la sieste, qui aurait pu n'être qu'un sommeil stérile, devient le moment de la récolte poétique. Les papillons, symboles de l'inspiration fugitive, sont capturés.
La victoire de la forme : La métaphore filée du filet (« gaze », « trame », « fil », « mailles d'or ») est capitale. Elle renvoie à l'art même du sonnet : une structure rigoureuse (le filet) qui parvient à retenir ce qui est par nature insaisissable (le rêve, le fugitif). La richesse de l'instant ne réside pas dans sa durée, mais dans la capacité du poète à en tisser la forme.
Hérédia réussit ici un tour de force : il nous fait sentir l'épaisseur du temps. L'instant n'est pas une simple fraction de seconde, c'est une « maille d'or » que le poète arrache au néant. « La Sieste » démontre que le rôle de la littérature est de ralentir le monde pour en révéler la complexité, transformant un simple assoupissement en une leçon de poétique : créer, c'est savoir capturer la lumière au moment précis où elle s'étire.
Deuxième partie : essai philosophique
Dans son sonnet « La Sieste », José-Maria de Hérédia dépeint un poète immobile, les cils mi-clos, dont l'inaction totale devient paradoxalement la condition d'une acuité sensorielle absolue et d'une capture poétique des rêves. Ce poème semble valider une intuition commune : pour ressentir le monde, il faudrait d'abord s'en retirer. L’« action » se définit comme l'activité par laquelle l'être humain transforme son environnement, poursuit des buts utilitaires et s'inscrit dans une logique d'efficacité ou de rendement. La « suspension » de l'action désigne l'état de repos, de contemplation ou d'oisiveté. La « sensibilité », quant à elle, ne se réduit pas à la simple réception passive des stimuli sensoriels (la sensation) ; elle est la faculté d'être affecté par le monde, d'en percevoir les nuances esthétiques, affectives et existentielles, et de se connecter à sa propre vie intérieure.
Dès lors, l'efficacité de l'action est-elle le voile qui nous masque la richesse du sensible ? Le pragmatisme quotidien nous condamne-t-il à une forme d'anesthésie spirituelle ? Ou, à l'inverse, l'action véritable ne peut-elle pas être le lieu d'un déploiement inédit et dynamique de notre sensibilité ? Nous verrons dans un premier temps que l'action utilitaire tend à figer notre perception et que sa suspension est un préalable nécessaire pour libérer une sensibilité désintéressée. Puis, nous analyserons comment l'action créatrice, sportive ou éthique peut elle-même devenir le vecteur d'une sensibilité exacerbée. Enfin, nous dépasserons cette opposition en montrant que l'enjeu réside moins dans l'arrêt physique du mouvement que dans une attitude intérieure de réceptivité au sein même du flux de l'existence.
I. Le repos contemplatif comme condition de libération de la sensibilité
Dans le cours ordinaire de la vie, l'action commande notre rapport au monde et tend à émousser notre capacité à ressentir.
Le prisme utilitaire de l'action (L'analyse bergsonienne) : Dans Le Rire et dans La Pensée et le Mouvant, Henri Bergson montre que vivre consiste d'abord à agir. Pour être efficace, notre conscience sélectionne uniquement les informations utiles à notre survie ou à notre travail. Nous ne voyons pas les choses pour elles-mêmes, nous y apposons des étiquettes fonctionnelles. L'action nous rend aveugles à la singularité du réel. Suspendre l'action, c'est briser ce prisme utilitaire. C’est le propre de l'artiste ou du promeneur solitaire : en cessant de vouloir utiliser le monde, il recommence enfin à le sentir.
La phénoménologie de l'immobilité : L'arrêt de l'action permet une modification radicale de la temporalité. Le temps de l'action est un temps projeté vers l'avenir (le but à atteindre). Suspendre l'action permet de réhabiter le présent pur. Comme le montre la sieste de Hérédia ou l'expérience de la méditation, c'est dans l'immobilité du corps que les sens s'éveillent à la nuance : le bruissement d'une feuille, le grain d'une voix, la texture de l'ombre. L'inaction est le sol natal de l'expérience esthétique.
II. L'action esthétique et engagée : quand le mouvement magnifie le sensible
Cependant, faire de la passivité l'unique porte d'accès à la sensibilité est une illusion. L'action n'est pas toujours synonyme de routine mécanique ; elle peut être créatrice d'affects.
La sensibilité technique et artistique de l'artisan : Dans l'exercice d'un art ou d'un artisanat, l'action n'anesthésie pas les sens, elle les éduque et les aiguise. Le sculpteur qui taille la pierre, le pianiste qui exécute un morceau ou le cuisinier à l'œuvre développent une sensibilité tactile, auditive ou gustative d'une précision chirurgicale à travers le geste régulateur. L'action ici n'est pas une rupture avec le sensible, elle en est le raffinement par excellence, une union parfaite entre le corps pensant et la matière.
L'expérience esthétique du mouvement et le flux : Le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi a théorisé l'état de « Flow » (le flux), cet état mental de concentration maximale que connaissent les athlètes ou les artistes en pleine action. Loin de s'exclure, l'action intense et la sensibilité s'y confondent : l'individu ressent une fusion totale avec son environnement et une conscience aiguë de chaque mouvement de son être. De même, l'action morale — le geste de secours ou de révolte face à l'injustice — procède d'une sensibilité éthique immédiate qui s'exprime exclusivement dans le saut vers l'action.
III. Vers une « écologie de l'attention » : la sensibilité comme posture intérieure
Le problème ne réside donc pas dans l'alternative physique entre bouger et s'arrêter, mais dans la qualité de l'attention que nous portons au monde.
La distinction entre l'agitation et l'action habitée : Ce qui nuit à la sensibilité, ce n'est pas l'action en soi, c'est l'agitation contemporaine, ce que le philosophe Hartmut Rosa nomme l'« accélération » frénétique du monde moderne. Lorsque l'action est dictée par l'urgence et la rentabilité, elle produit de l'aliénation et de l'insensibilité. En revanche, une action menée avec lenteur, conscience et présence — ce que la philosophie orientale nomme le Wu Wei (l'action non-agissante ou par non-force) — permet de maintenir le canal de la sensibilité ouvert, même en plein mouvement.
La sensibilité comme résonance (Hartmut Rosa) : Dans son ouvrage Résonance, Rosa propose de remplacer le concept d'aliénation par celui de résonance : la capacité à entrer en vibration avec le monde (les autres, la nature, l'art). Cette résonance ne requiert pas une retraite éternelle du monde, mais une disposition d'esprit. Être sensible, c'est accepter d'être touché et transformé par ce qui nous entoure, que l'on soit immobile sous les bois ou en train de marcher au milieu de la cité.
En définitive, s'il est indéniable que la suspension temporaire de nos impératifs utilitaires est une ascèse précieuse pour redécouvrir la fraîcheur de nos sensations, elle ne saurait être érigée en condition absolue. Une sensibilité qui n'existerait que dans le retrait du monde serait une sensibilité amputée, purement spéculative. [Synthèse] Le moi se constitue et s'identifie aussi bien dans le silence de la contemplation que dans le fracas de l'engagement. L'action authentique n'est pas le tombeau de la sensibilité, elle en est parfois le prolongement le plus noble. L'idéal philosophique ne réside pas dans le choix binaire entre la sieste poétique et la fureur du monde, mais dans la recherche d'une attention poétique capable de survivre à l'action. Il s'agit d'apprendre à être, selon la belle formule de l'écrivain et philosophe d'aujourd'hui, des « contemplateurs en action », capables de déceler la trame vermeille du monde au cœur même de son mouvement.
Sujets HLP bac 2025 jour 1
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