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Etude linéaire du prologue, Chevalier de la Charrette

Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la Charrette, étude linéaire et grammaire du prologue, bac 2027

Le 15/07/2026

Dans Commentaires littéraires et études linéaires, bac 2027

Le prologue

 

Écrit à la fin du XIIᵉ siècle, Lancelot ou Le Chevalier de la Charrette est l'un des romans les plus célèbres de Chrétien de Troyes et une œuvre majeure de la littérature médiévale.

Inscrite au programme du baccalauréat de français 2027 dans l'objet d'étude « Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIᵉ siècle », cette œuvre est associée, en voie générale, au parcours « Le roman et l'invention de l'amour » et au parcours " Héroïsme et amour " en voie technologique. Le parcours bac général invite à étudier la manière dont le roman médiéval fait de l'amour une force romanesque, capable de transformer les personnages, de remettre en question les valeurs chevaleresques et d'inventer une nouvelle manière de raconter les relations humaines.

A consulter 

Bac général 

Lancelot ou Le Chevalier de la Charrette, Chrétien de Troyes

Bac technologique 

Lancelot ou Le Chevalier de la Charrette, Chrétien de Troyes

Etudes linéaires et questions de grammaire

 

 

Analyse linéaire 

Support texte : le prologue

Puisque ma dame de Champagne veut que je me mette à faire un roman, je le ferai très volontiers, en homme qui lui est entièrement dévoué pour tout ce qu'il peut accomplir en ce monde, et sans se laisser aller à la moindre flatterie. Mais tel autre pourrait s'y employer, avec la tentation d'y glisser un propos flatteur. Il dirait – et je m'en porterais garant – que c'est la dame qui surpasse toutes les dames du monde, comme surpasse tous les autres vents la brise soufflant en mai ou en avril. Mais, ma foi, je ne suis pas du genre à vouloir flatter sa dame. Irai-je dire : « Autant qu'une pierre précieuse vaut de perles et de sardoines, autant la comtesse vaut de reines ? » Non, certes, je ne dirai rien de tel, même si c'est une vérité que je ne saurais nier. Mais je dirai plutôt que ce qu'elle m'ordonne a plus d'effet sur cette œuvre que la réflexion et les efforts que j'y puis consacrer. Chrétien commence son livre du Chevalier de la Charrette : la comtesse lui fournit la matière et la ligne directrice ; lui, il veille à la mise en forme, sans rien apporter de plus que ses efforts et ses soins.

 

 

Le chevalier de la charrette chretien de troyes le roman et l invention de l amour bac general 2027

 

Au XIIᵉ siècle, le roman connaît un essor remarquable dans les cours aristocratiques, où se développe une littérature célébrant les idéaux de la chevalerie et de l'amour courtois. Chrétien de Troyes, considéré comme le maître du roman arthurien, compose ses œuvres en vers octosyllabiques à rimes plates, forme caractéristique du roman médiéval qui allie fluidité du récit et élégance poétique. Dans Le Chevalier de la Charrette, rédigé vers 1180 pour Marie de Champagne, il raconte les aventures de Lancelot, chevalier prêt à sacrifier son honneur pour sauver la reine Guenièvre. Le prologue présente une particularité exceptionnelle : Chrétien y affirme que la comtesse lui fournit la « matière » et le « sens » (« san » en ancien français) de son roman, tandis qu'il en assure la mise en œuvre poétique. Cette répartition des rôles révèle une conception médiévale de la création littéraire, dans laquelle l'originalité de l'auteur réside moins dans l'invention du sujet que dans l'art de lui donner une forme. Ce prologue dépasse ainsi la simple dédicace pour devenir une véritable réflexion sur la fonction de l'écrivain et sur l'acte même d'écrire.

Problématique : Comment Chrétien de Troyes fait-il de ce prologue une réflexion originale sur la création littéraire tout en célébrant l'idéal courtois ?

Mouvements

  • I. L'auteur se présente comme le serviteur de Marie de Champagne
  • Du début à « sans se laisser aller à la moindre flatterie. »
  • II. Le refus de la flatterie : une stratégie rhétorique qui exalte la comtesse
  • De « Mais tel autre pourrait... » à « même si c'est une vérité que je ne saurais nier. »
  • III. Une poétique du roman : la répartition des rôles entre le commanditaire et le poète
  • De « Mais je dirai plutôt... » jusqu'à la fin.

 

I. L'auteur se présente comme le serviteur de Marie de Champagne

(Du début à « sans se laisser aller à la moindre flatterie. »)

Le prologue s'ouvre sur une proposition causale :

« Puisque ma dame de Champagne veut que je me mette à faire un roman… »

Le connecteur « Puisque » inscrit immédiatement l'origine du roman dans la volonté de Marie de Champagne. Chrétien ne présente pas son œuvre comme le fruit d'une inspiration personnelle ; il rappelle qu'elle répond à une commande. Cette entrée en matière reflète la réalité de la littérature médiévale, souvent composée sous la protection d'un mécène.

L'expression « ma dame » est essentielle. Elle relève du vocabulaire de la fin'amor, où le chevalier se met au service d'une dame dont il reconnaît la supériorité. En employant cette formule, Chrétien transpose au domaine littéraire les codes de la relation courtoise : le poète devient le « serviteur » de la comtesse, comme Lancelot sera celui de Guenièvre.

Le futur :

« je le ferai très volontiers »

exprime une adhésion sans réserve. L'adverbe « très volontiers » traduit le plaisir d'obéir : l'écriture est présentée comme un acte de fidélité et non comme une contrainte.

Cette idée est renforcée par le groupe nominal :

« en homme qui lui est entièrement dévoué »

Le vocabulaire du dévouement rappelle à la fois le lien féodal entre le vassal et son seigneur et la soumission du parfait amant à sa dame. Chrétien construit ainsi un éthos d'auteur loyal et humble.

Mais cette fidélité est immédiatement tempérée :

« sans se laisser aller à la moindre flatterie. »

La tournure privative « sans » et le déterminant de minimisation « la moindre » excluent toute complaisance. Chrétien annonce qu'il ne sacrifiera pas la vérité aux conventions de l'éloge. Cette déclaration relève du topos de modestie (modestia), fréquent dans les prologues médiévaux : l'auteur affirme sa retenue pour mieux inspirer confiance au lecteur.

Loin d'être anodine, cette précision prépare l'enjeu principal du texte : comment louer Marie de Champagne sans tomber dans la flatterie ?

 

Après avoir affirmé son dévouement, Chrétien met en scène le discours qu'un autre poète pourrait tenir. Ce détour lui permet de construire un éloge plus subtil que la louange traditionnelle.

II. Le refus de la flatterie : une stratégie rhétorique qui exalte la comtesse

(De « Mais tel autre pourrait... » à « même si c'est une vérité que je ne saurais nier. »)

Le connecteur d'opposition « Mais » introduit un contre-modèle :

« tel autre pourrait s'y employer… »

Le pronom indéfini « tel autre » désigne implicitement les poètes de cour. Sans les nommer, Chrétien les réduit à une catégorie anonyme dont il se distingue. Il construit ainsi son éthos par contraste : lui se veut sincère, les autres seraient tentés par l'exagération.

Le verbe :

« glisser un propos flatteur »

est particulièrement expressif. « Glisser » suggère une flatterie discrète, presque insidieuse. Celle-ci apparaît comme une facilité rhétorique que le véritable écrivain refuse.

Chrétien imagine ensuite un éloge conventionnel :

« c'est la dame qui surpasse toutes les dames du monde »

Le superlatif absolu (« toutes les dames du monde ») relève du registre épidictique, consacré à la louange. La comparaison qui suit prolonge cette amplification :

« comme surpasse tous les autres vents la brise soufflant en mai ou en avril. »

Cette image s'inscrit pleinement dans l'esthétique courtoise. Le printemps symbolise le renouveau, la jeunesse et l'éveil de l'amour ; la « brise » évoque la douceur et l'harmonie. Chrétien puise donc dans un imaginaire familier de son public pour construire une image idéale de la comtesse.

Une seconde comparaison renforce encore cette célébration :

« Autant qu'une pierre précieuse vaut de perles et de sardoines… »

L'accumulation de pierres précieuses relève d'un topos de l'éloge médiéval : les gemmes figurent la perfection et la valeur exceptionnelle de la personne célébrée.

Pourtant, à deux reprises, Chrétien interrompt ces comparaisons :

« je ne suis pas du genre à vouloir flatter sa dame » ;

« Non, certes, je ne dirai rien de tel… »

Ces refus successifs relèvent d'une stratégie rhétorique. En prétendant ne pas louer Marie de Champagne, l'auteur attire précisément l'attention sur les qualités qu'il vient d'évoquer.

Le paradoxe atteint son sommet avec la concession finale :

« même si c'est une vérité que je ne saurais nier. »

La proposition concessive renverse complètement le discours. Les comparaisons précédentes ne seraient donc pas des flatteries, mais des vérités objectives.

Ainsi, Chrétien dépasse la simple dédicace : il transforme le refus de l'éloge en un éloge plus efficace encore, parce qu'il paraît fondé sur la sincérité plutôt que sur la complaisance.

 

Après avoir écarté la flatterie, Chrétien expose ce qu'il considère comme la véritable grandeur de son œuvre : non pas l'éloge de sa protectrice, mais une réflexion sur l'acte d'écrire.

III. Une poétique du roman : la répartition des rôles entre le commanditaire et le poète

(De « Mais je dirai plutôt... » jusqu'à la fin.)

Le dernier mouvement s'ouvre par une nouvelle opposition :

« Mais je dirai plutôt… »

Le comparatif « plutôt » marque un changement d'objet : Chrétien abandonne le registre de la louange pour entrer dans une réflexion sur la création littéraire.

Il affirme :

« ce qu'elle m'ordonne a plus d'effet sur cette œuvre que la réflexion et les efforts que j'y puis consacrer. »

L'antithèse oppose la volonté de Marie de Champagne au travail personnel du poète. Les substantifs « réflexion » et « efforts » désignent l'activité intellectuelle de l'écrivain, que Chrétien semble volontairement reléguer au second plan.

Ce geste relève une nouvelle fois du topos de modestie : l'auteur minimise son mérite afin de mettre en valeur celui de sa protectrice. Mais cette modestie n'est pas pure effacement ; elle prépare une définition originale du rôle du poète.

Le changement d'énonciation est significatif :

« Chrétien commence son livre… »

En parlant de lui-même à la troisième personne, l'auteur prend de la distance avec son propre discours. Cette objectivation donne à son propos une portée plus générale : il ne s'agit plus seulement de son cas personnel, mais d'une réflexion sur la fonction de l'écrivain.

La phrase finale est le véritable cœur du prologue :

« la comtesse lui fournit la matière et la ligne directrice ; lui, il veille à la mise en forme. »

Le parallélisme met en évidence une répartition équilibrée des fonctions. À la commanditaire reviennent la « matière » et la « ligne directrice » (ce que le texte ancien appelle la matière et le sen), c'est-à-dire le sujet et son orientation. Au poète revient la « mise en forme », autrement dit le travail de composition, d'organisation et d'écriture.

Cette distinction est essentielle dans la poétique médiévale. L'originalité d'un auteur ne réside pas d'abord dans l'invention d'un sujet nouveau, mais dans l'art de donner une forme littéraire à une matière héritée. Chrétien revendique ainsi la noblesse de son métier : son génie se manifeste dans la composition, dans ce que les médiévistes appellent aussi la conjointure, c'est-à-dire l'art d'ordonner harmonieusement les épisodes du récit.

Enfin, la formule :

« sans rien apporter de plus que ses efforts et ses soins »

reprend le topos de modestie. Pourtant, cette modestie est paradoxale. En affirmant que son apport se limite à son travail, Chrétien rappelle implicitement que c'est précisément ce travail qui fait l'œuvre. Sous une apparente humilité, il affirme donc discrètement la valeur de l'art poétique.

Le prologue du Chevalier de la Charrette dépasse largement la fonction traditionnelle de la dédicace. En empruntant les codes de la fin'amor, Chrétien de Troyes construit l'image d'un auteur fidèle à sa protectrice, tout en refusant la flatterie conventionnelle. Ce refus devient un éloge paradoxal, fondé sur la sincérité. Surtout, les derniers vers proposent une véritable réflexion sur la création littéraire : en distinguant la « matière » fournie par Marie de Champagne de la mise en forme assurée par le poète, Chrétien définit une conception médiévale de l'écriture où le talent réside dans l'art de composer. Le seuil du roman devient ainsi un véritable manifeste poétique, qui éclaire tout le sens de l'œuvre à venir.

Ouverture : Ce prologue peut être rapproché de celui de Gargantua de Rabelais : bien que séparés par plusieurs siècles, les deux auteurs utilisent le seuil de leur œuvre pour inviter le lecteur à réfléchir à la littérature elle-même. Cependant, là où Chrétien met en avant la collaboration entre le mécène et le poète, Rabelais insiste davantage sur la liberté d'interprétation du lecteur.

 

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Questions de grammaire 

Question 1 : Analyse syntaxique et subordonnée

« Puisque ma dame de Champagne veut que je me mette à faire un roman, je le ferai très volontiers. »

Consigne : Identifiez la nature et la fonction de la proposition subordonnée introduite par « que » dans cette phrase. Expliquez ensuite le rôle syntaxique du groupe nominal « ma dame de Champagne » par rapport au verbe de la proposition principale.

Question 2 : Valeur des temps et modes

« Il dirait – et je m'en porterais garant – que c'est la dame qui surpasse toutes les dames du monde. »

Consigne : Analysez l'emploi du conditionnel dans la proposition « Il dirait – et je m'en porterais garant ». Quel est l'effet produit par l'utilisation de ce mode dans ce contexte précis ?

Corrigés et explications

Correction 1

Nature et fonction : La proposition « que je me mette à faire un roman » est une proposition subordonnée conjonctive. Sa fonction est d'être complément d'objet direct (COD) du verbe « veut » (verbe de volonté).

Rôle syntaxique : « ma dame de Champagne » est le sujet du verbe « veut ». Il s'agit du groupe nominal qui effectue l'action de vouloir.

Correction 2

Analyse du mode : Le conditionnel présent (« dirait », « porterais ») est ici employé pour exprimer une éventualité ou une hypothèse. Il marque une certaine distance de l'énonciateur par rapport à l'affirmation rapportée.

Effet produit : L'emploi du conditionnel permet à l'auteur (Chrétien de Troyes) de souligner que ce propos flatteur est une possibilité théorique — ce que « tel autre » pourrait dire — tout en s'en distanciant ironiquement. Cela renforce la stratégie argumentative de l'auteur : il feint de ne pas vouloir flatter la dame pour, paradoxalement, mieux affirmer sa supériorité par le biais d'une « fausse » réticence.

Pour aller plus loin : 

Voici l'analyse détaillée des propositions constituant la phrase : « Puisque ma dame de Champagne veut que je me mette à faire un roman, je le ferai très volontiers. »

Cette phrase complexe est composée de trois propositions imbriquées les unes dans les autres.

1. « Puisque ma dame de Champagne veut [...] »

  • Nature : Proposition subordonnée conjonctive de cause.
  • Introduite par : La locution conjonctive de subordination « Puisque ».
  • Fonction : Complément circonstanciel de cause du verbe « ferai » (dans la proposition principale).
  • Analyse interne :
  • Sujet : « ma dame de Champagne »
  • Verbe : « veut »

2. « [...] que je me mette à faire un roman »

  • Nature : Proposition subordonnée conjonctive.
  • Introduite par : La conjonction de subordination « que ».
  • Fonction : Complément d'objet direct (COD) du verbe « veut ».
  • Analyse interne :
  • Sujet : « je »
  • Verbe : « me mette » (verbe pronominal)
  • Complément : « à faire un roman » (groupe infinitif)

3. « [...] je le ferai très volontiers. »

  • Nature : Proposition principale.
  • Analyse interne :
  • Sujet : « je »
  • Verbe : « ferai » (verbe faire, futur simple)
  • COD : « le » (pronom personnel reprenant l'idée de faire un roman)
  • CC de manière : « très volontiers »

 

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