Écrit à la fin du XIIᵉ siècle, Lancelot ou Le Chevalier de la Charrette est l'un des romans les plus célèbres de Chrétien de Troyes et une œuvre majeure de la littérature médiévale.
Inscrite au programme du baccalauréat de français 2027 dans l'objet d'étude « Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIᵉ siècle », cette œuvre est associée, en voie générale, au parcours « Le roman et l'invention de l'amour » et au parcours " Héroïsme et amour " en voie technologique. Le parcours bac général invite à étudier la manière dont le roman médiéval fait de l'amour une force romanesque, capable de transformer les personnages, de remettre en question les valeurs chevaleresques et d'inventer une nouvelle manière de raconter les relations humaines.
A consulter
Bac général
Lancelot ou Le Chevalier de la Charrette, Chrétien de Troyes
Bac technologique
Lancelot ou Le Chevalier de la Charrette, Chrétien de Troyes
Etudes linéaires et questions de grammaire
Etude linéaire
Premier combat contre Méléagant
Mais aux fenêtres de la tour était postée une jeune fille fort avisée qui réfléchit et se dit en elle-même que le chevalier ne s'était certainement pas lancé dans la bataille pour elle ni pour la foule modeste accourue sur la place, et que jamais il ne l'aurait entreprise si ce n'était pour la reine. Aussi pense-t-elle que s'il la savait présente à la fenêtre, attentive à le regarder, il en retirerait force et audace. Et si elle-même avait connu son nom, elle lui aurait volontiers dit de regarder un peu autour de lui. Elle vint alors trouver la reine et lui dit :
— Dame, par Dieu, pour votre bien et pour le nôtre aussi, donnez-moi, je vous prie, le nom de ce chevalier, afin de lui venir en aide : dites-le moi si vous le connaissez.
— Dans votre demande, demoiselle, je n'entends ni haine ni malveillance, tout au contraire : Lancelot du Lac, c'est le nom de ce chevalier, autant que je sache.
— Mon Dieu ! Comme j'en ai le cœur plein de soulagement et de joie ! dit la jeune fille. Elle s'avance alors et l'interpelle si fort que toute la foule entend sa voix résonner très haut :
— Lancelot ! Retourne-toi et regarde celle qui a les yeux fixés sur toi !
Lorsqu'il entendit son nom, Lancelot n'attendit pas pour se retourner : il fait volte-face et découvre là-haut, assise aux galeries de la tour, celle qu'au monde il désirait contempler le plus. Dès l'instant où il l'aperçut, il se figea et ne détourna plus d'elle ses yeux ni son visage : il préférait plutôt se défendre par derrière. Méléagant cependant le pourchassait autant qu'il pouvait, tout heureux à la pensée que son adversaire ne pourrait plus lui résister.

Au XIIᵉ siècle, le roman connaît un essor remarquable dans les cours aristocratiques, où se développe une littérature célébrant les idéaux de la chevalerie et de l'amour courtois. Chrétien de Troyes, considéré comme le maître du roman arthurien, compose ses œuvres en vers octosyllabiques à rimes plates, forme caractéristique du roman médiéval qui allie fluidité du récit et élégance poétique. Dans Le Chevalier de la Charrette, rédigé vers 1180 pour Marie de Champagne, il raconte les aventures de Lancelot, chevalier prêt à sacrifier son honneur pour sauver la reine Guenièvre.
L'extrait se situe lors du premier affrontement entre Lancelot et Méléagant, le ravisseur de la reine. Alors que le combat est engagé, une jeune fille comprend que seule la présence de Guenièvre peut soutenir le chevalier. Le regard de la reine devient alors l'élément décisif de la scène.
Nous pouvons nous demander comment Chrétien de Troyes transforme une scène de combat en une véritable célébration de l'amour courtois.
Mouvement I
La jeune fille comprend le secret du héros
(de « Mais aux fenêtres... » à « ...si vous le connaissez. »)
Le passage s'ouvre sur un changement de point de vue particulièrement intéressant.
« Mais aux fenêtres de la tour était postée une jeune fille fort avisée... »
L'adjectif mélioratif « fort avisée » caractérise immédiatement le personnage par son intelligence. Contrairement à la foule, elle possède une capacité d'analyse qui lui permet de comprendre ce que les autres ignorent.
Le verbe de réflexion :
« réfléchit »
introduit un véritable raisonnement intérieur.
Chrétien ralentit volontairement le rythme narratif afin de montrer que la victoire dépend désormais moins de la force physique que d'une compréhension psychologique.
Le narrateur adopte une focalisation interne :
« elle se dit en elle-même »
Cette expression permet au lecteur d'assister directement au cheminement de sa pensée.
Le raisonnement repose ensuite sur une triple négation :
« ne s'était certainement pas lancé... ni pour elle ni pour la foule... jamais... si ce n'était pour la reine. »
Cette accumulation élimine progressivement toutes les hypothèses possibles.
La construction est remarquable.
Le mouvement va du particulier (« elle ») au collectif (« la foule »), avant d'aboutir à l'unique véritable motivation :
« la reine. »
Le nom apparaît à la toute fin de la phrase.
Cette place finale lui confère une forte valeur de révélation.
Toute l'action de Lancelot reçoit ainsi une explication unique : l'amour.
Le narrateur poursuit :
« il en retirerait force et audace. »
Les deux substantifs résument les qualités chevaleresques.
Cependant, Chrétien inverse les valeurs habituelles.
Ce n'est plus la force qui permet d'aimer.
C'est l'amour qui produit la force.
Nous retrouvons ici le principe fondamental de la fin'amor : la dame est l'origine de toute prouesse.
La jeune fille agit alors immédiatement.
Le dialogue accélère brusquement le récit.
« Dame, par Dieu... »
Le juron religieux donne de la gravité à sa demande.
La double expression :
« pour votre bien et pour le nôtre aussi »
associe désormais l'intérêt personnel à celui de toute la communauté.
La victoire de Lancelot devient un enjeu collectif.
Le champ lexical de la demande est omniprésent :
- « je vous prie »
- « dites-le moi »
L'urgence de la situation transparaît dans cette succession d'impératifs et de supplications.
La jeune fille obtient enfin le nom du chevalier. Or, dans la littérature médiévale, connaître le nom revient à révéler l'identité profonde du héros.
Mouvement II
La révélation du nom : naissance du héros amoureux
(de « Dans votre demande... » à « ...les yeux fixés sur toi ! »)
La réponse de Guenièvre est particulièrement mesurée.
« je n'entends ni haine ni malveillance »
La double négation souligne la prudence de la reine.
Elle vérifie d'abord les intentions de son interlocutrice avant de révéler l'identité de Lancelot.
Cette précaution rappelle que le héros agit dans un contexte politique dangereux.
Puis survient enfin la révélation attendue :
« Lancelot du Lac »
Le nom propre apparaît isolé.
Ce retard produit un véritable effet dramatique.
Depuis le début du roman, le héros est souvent resté anonyme.
Le nom agit ici comme une véritable naissance symbolique.
La réaction de la jeune fille est immédiatement hyperbolique.
« Mon Dieu ! »
L'exclamation traduit une émotion intense.
Puis vient une métaphore remarquable :
« le cœur plein de soulagement et de joie. »
Le cœur est traditionnellement le siège des émotions dans la littérature médiévale.
Les deux substantifs abstraits associent la disparition de la peur à une joie presque triomphante.
Le rythme du récit s'accélère de nouveau.
« Elle s'avance alors... »
Le verbe de mouvement marque la rapidité de son intervention.
L'hyperbole sonore est particulièrement frappante.
« toute la foule entend sa voix résonner très haut »
L'adverbe intensif « très » amplifie encore la portée de son cri.
Cette voix traverse symboliquement tout l'espace.
Elle relie la tour au champ de bataille.
L'apostrophe :
« Lancelot ! »
constitue un moment essentiel.
Nommer le héros revient à lui rendre pleinement son identité.
L'impératif :
« Retourne-toi »
est immédiatement suivi d'un second :
« regarde »
La succession de ces deux verbes crée un rythme très énergique.
Le regard devient désormais le véritable moteur de l'action.
À partir de cet instant, le combat cesse presque d'être un affrontement militaire.
Il devient une scène de contemplation amoureuse.
Mouvement III
La puissance absolue du regard amoureux
(de « Lorsqu'il entendit son nom... » jusqu'à la fin)
La réaction de Lancelot est instantanée.
« n'attendit pas »
La négation souligne son empressement.
L'amour l'emporte sur toute autre considération.
Le verbe :
« fait volte-face »
exprime un mouvement extrêmement vif.
La rapidité du geste contraste avec l'immobilité qui suit immédiatement.
En effet :
« découvre... celle qu'au monde il désirait contempler le plus. »
La périphrase évite de nommer directement Guenièvre.
Cette manière de la désigner renforce sa valeur presque sacrée.
L'expression :« au monde » constitue une hyperbole.
Elle montre que toute la hiérarchie des désirs humains s'efface devant elle.
Le texte connaît alors un spectaculaire ralentissement.
« Dès l'instant où il l'aperçut »
Le complément circonstanciel marque une rupture.
Le temps semble suspendu.
Les verbes d'action disparaissent.
Ils sont remplacés par des verbes d'état.
« il se figea »
Cette immobilité est immédiatement renforcée.
« ne détourna plus d'elle ses yeux ni son visage »
La double négation souligne la permanence.
L'accumulation :
« ses yeux ni son visage »
exprime une fascination totale.
Tout son corps est tourné vers Guenièvre.
Le regard devient une véritable contemplation.
La phrase suivante constitue sans doute le sommet du passage.
« il préférait plutôt se défendre par derrière. »
Cette formule est paradoxale.
Pour un chevalier médiéval, offrir son dos à son adversaire représente une faute militaire extrêmement grave.
Chrétien montre ainsi que les règles de l'amour courtois l'emportent désormais sur les règles de la chevalerie.
Lancelot préfère risquer sa vie plutôt que perdre de vue la reine.
Le contraste final est particulièrement efficace.
« Méléagant cependant... »
Le connecteur d'opposition rappelle brutalement la réalité du combat.
Le verbe : « pourchassait » appartient au champ lexical de la chasse.
Méléagant devient un prédateur.
Son bonheur est souligné par : « tout heureux »
Le lecteur sait pourtant qu'il se trompe.
L'ironie dramatique est ici très forte.
Le méchant croit profiter d'une faiblesse.
Le lecteur comprend au contraire que cette faiblesse apparente deviendra bientôt la source de la victoire de Lancelot.
Dans cet extrait, Chrétien de Troyes renouvelle profondément la scène de combat. L'affrontement avec Méléagant passe progressivement au second plan au profit d'une véritable dramaturgie du regard. Grâce à une progression parfaitement construite — compréhension de la jeune fille, révélation du nom, apparition de Guenièvre — l'auteur fait du regard amoureux la véritable force motrice du héros. Le paradoxe final, où Lancelot préfère exposer son dos plutôt que détourner les yeux de la reine, illustre l'idéal courtois dans sa forme la plus absolue : l'amour devient supérieur à la prudence, à l'honneur militaire et même à l'instinct de survie.
Cette scène annonce les grands romans d'amour de la littérature occidentale, où la puissance du regard bouleverse l'ordre du monde. On peut notamment la rapprocher de la rencontre entre la Princesse de Clèves et le duc de Nemours dans La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette : dans les deux œuvres, un simple échange de regards suffit à révéler une passion qui dépasse désormais toute logique sociale ou rationnelle.

Questions de grammaire
*** Fin du texte
Lorsqu'il entendit son nom, Lancelot n'attendit pas pour se retourner : il fait volte-face et découvre là-haut, assise aux galeries de la tour, celle qu'au monde il désirait contempler le plus. Dès l'instant où il l'aperçut, il se figea et ne détourna plus d'elle ses yeux ni son visage : il préférait plutôt se défendre par derrière. Méléagant cependant le pourchassait autant qu'il pouvait, tout heureux à la pensée que son adversaire ne pourrait plus lui résister.
Question 1 : Valeurs des temps du récit
« Lorsqu'il entendit son nom, Lancelot n'attendit pas pour se retourner : il fait volte-face et découvre là-haut [...] celle qu'au monde il désirait contempler le plus. »
Consigne : Identifiez le temps et le mode de chacun des verbes en gras. Expliquez la valeur du changement de temps entre la première partie de la phrase (« entendit », « attendit ») et la seconde (« fait », « découvre »).
Question 2 : Nature et fonction grammaticale
« Dès l'instant où il l'aperçut, il se figea et ne détourna plus d'elle ses yeux ni son visage : il préférait plutôt se défendre par derrière. »
Consigne :
Quelle est la nature et la fonction du mot « où » dans la première proposition ?
Quelle est la nature de la proposition « Méléagant cependant le pourchassait » ?
Corrigés et explications
Correction 1
- Identification :
- Entendit / Attendit : Passé simple, mode indicatif.
- Fait / Découvre : Présent, mode indicatif.
- Désirait : Imparfait, mode indicatif.
- Explication : Le passage du passé simple (temps du récit traditionnel, actions successives) au présent est un présent de narration. Il sert à rendre la scène plus vivante et immédiate, comme si le lecteur assistait à l'action en temps réel. L'imparfait (« désirait ») marque, quant à lui, un état psychologique stable et durable, un sentiment ancré dans la durée avant même la rencontre.
Correction 2
Analyse de « où » :
- Nature : Pronom relatif.
- Fonction : Complément circonstanciel de temps de l'antécédent « l'instant ». (Il introduit une proposition subordonnée relative).
Analyse de la proposition :
- La proposition « Méléagant cependant le pourchassait » est une proposition principale.
- Note de précision : La partie « autant qu'il pouvait » est une subordonnée conjonctive de comparaison (ou de proportion) complément du verbe « pourchassait ».