Publié en 1972, Pluie et vent sur Télumée Miracle est l'un des grands romans de la littérature antillaise francophone. À travers le destin de Télumée Lougandor, Simone Schwarz-Bart fait entendre la voix des femmes guadeloupéennes et transforme une histoire individuelle en mémoire collective. Cette œuvre s'inscrit pleinement dans le parcours « Tisser les mémoires, habiter le monde ».
Pluie et vent sur Télumée Miracle est un roman :
- de la mémoire : il conserve l’histoire d’un peuple ;
- de la transmission : il valorise la parole des femmes ;
- de la résistance : il montre la dignité face aux épreuves ;
- de l’enracinement : il propose une relation harmonieuse entre l’homme et la nature.
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Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle
Etudes linéaires et grammaire
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Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle
Parcours associé : « Tisser les mémoires, habiter le monde »
Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, 1972 : chapitre 7
Etude linéaire
L’après-midi, l’air s’immobilisait soudain, les tôles chauffaient à blanc et je recherchais l’ombre de notre prunier de Chine et il me semblait alors sentir quelque chose de subtil, de nouveau qui se tissait autour de moi, autour de la case encore surmontée de son bouquet rouge. Un jour, je m’ouvris à Reine Sans Nom de l’impression que je ressentais sous l’arbre de notre cour. Grand-mère ne répondit pas tout de suite, elle me scrutait, son regard pénétrant en moi comme une jauge dans l’huile. À la fin de cet examen, elle m’embrassa au front, me massa légèrement le dos et dit :
— C’est très bien, et j’aime entendre des questions comme celles que tu me poses, voici…
Et, saisissant un rameau desséché, elle se mit à tracer une forme à ses pieds, dans la terre meuble. On eût dit le réseau d’une toile d’araignée, dont les fils se croisaient sur de minuscules et dérisoires petites cases. Tout autour, elle traçait maintenant des signes qui rappelaient des arbres et enfin, me désignant son œuvre d’un geste ample de la main, elle affirma… c’est Fond-Zombi.
Comme je m’étonnai, elle précisa d’une voix tranquille :
— Tu le vois, les cases ne sont rien sans les fils qui les relient les unes aux autres, et ce que tu perçois l’après-midi sous ton arbre n’est rien d’autre qu’un fil, celui que tisse le village et qu’il lance jusqu’à toi, ta case. Et désignant l’un de ces grands arbres, juste en marge de son tracé, elle eut un geste vague et chuchota, la voix soudain fêlée… c’est par là que nous habitions, Jérémie et moi.
Étude linéaire
Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, 1972
Partie I, chapitre 7

Publié en 1972, Pluie et vent sur Télumée Miracle est l'un des grands romans de la littérature antillaise de Simone Schwarz-Bart. À travers le destin de Télumée, l'autrice raconte l'histoire d'une femme guadeloupéenne et, à travers elle, celle de plusieurs générations de femmes marquées par l'esclavage, la pauvreté, la violence et les injustices, mais aussi par la solidarité, la transmission et la résistance.
L'écriture de Simone Schwarz-Bart associe la poésie, l'oralité, les croyances populaires et une profonde attention à la nature. Dans cet extrait du chapitre 7, la jeune Télumée éprouve sous le prunier de Chine une sensation mystérieuse qu'elle ne parvient pas encore à comprendre. Elle en parle à sa grand-mère, Reine Sans Nom, qui lui révèle alors le sens de cette expérience en dessinant dans la terre une représentation de Fond-Zombi.
Cet extrait constitue un moment essentiel dans la formation de Télumée. La jeune fille ressent intuitivement qu'un lien invisible existe entre elle, sa case et le village. Reine Sans Nom transforme cette intuition en savoir : elle lui apprend que chaque maison est reliée aux autres par un réseau de relations qui constitue véritablement la communauté.
Le passage est donc à la fois une scène d'initiation, une leçon de transmission et une réflexion poétique sur l'appartenance à un lieu et à une communauté.
Problématique
Comment Simone Schwarz-Bart transforme-t-elle une expérience mystérieuse de la nature en une véritable révélation sur les liens qui unissent l'individu à sa communauté et à sa mémoire ?
Mouvements
- I. Une perception mystérieuse du monde : l'éveil de Télumée à un invisible lien communautaire
- (de « L'après-midi » à « notre cour »)
- II. Une scène d'initiation : Reine Sans Nom révèle à Télumée le secret de Fond-Zombi
- (de « Grand-mère ne répondit pas » à « c'est Fond-Zombi »)
- III. La révélation d'une communauté fondée sur les liens et la mémoire
- (de « Comme je m'étonnai » à la fin du passage)
I. Une perception mystérieuse du monde : l'éveil de Télumée à un invisible lien communautaire
L'extrait s'ouvre sur une atmosphère presque surnaturelle :
« L'après-midi, l'air s'immobilisait soudain, les tôles chauffaient à blanc »
La proposition circonstancielle initiale, « L'après-midi », inscrit d'emblée la scène dans un moment précis de la journée. Mais cette indication temporelle prend rapidement une dimension presque rituelle : l'après-midi devient le moment privilégié d'une expérience particulière.
Le verbe « s'immobilisait » personnifie presque l'atmosphère. L'air, normalement invisible et mobile, semble soudain privé de mouvement. Le contraste entre l'immobilité de l'air et la chaleur extrême des « tôles » crée une impression d'étouffement. L'expression « chauffaient à blanc » constitue une hyperbole qui donne à la chaleur une intensité presque insoutenable.
Cette chaleur physique crée paradoxalement les conditions d'une perception nouvelle. Le monde ordinaire semble se suspendre, comme si l'immobilité de la nature permettait à Télumée de percevoir une réalité plus secrète.
La narratrice poursuit :
« je recherchais l'ombre de notre prunier de Chine »
Le verbe « recherchais », à l'imparfait, exprime une habitude. Le prunier constitue donc un espace familier et protecteur. Le déterminant possessif « notre » est essentiel : avant même que Reine Sans Nom n'explique la signification du lieu, Télumée l'inscrit déjà dans une relation d'appartenance.
L'arbre apparaît comme un véritable refuge. Dans un univers soumis à la chaleur, il offre l'ombre ; mais il va surtout devenir un espace de révélation.
La perception de Télumée devient ensuite mystérieuse :
« et il me semblait alors sentir quelque chose de subtil, de nouveau qui se tissait autour de moi »
Le verbe impersonnel « semblait » traduit l'incertitude de la jeune fille. Elle éprouve quelque chose qu'elle ne sait pas encore nommer. Le vocabulaire de la perception (« sentir ») montre que cette connaissance n'est pas intellectuelle : elle est d'abord intuitive et presque corporelle.
Les deux adjectifs
« subtil, de nouveau »
caractérisent une réalité difficilement saisissable. Le terme « subtil » suggère quelque chose de ténu, d'invisible, tandis que « nouveau » indique une expérience qui marque une étape dans la formation de Télumée.
Surtout, le verbe « se tissait » introduit la métaphore centrale du passage. Le lien communautaire est présenté comme une toile qui se construit progressivement. Cette métaphore du tissage est particulièrement importante : elle annonce la représentation de Fond-Zombi que Reine Sans Nom va dessiner quelques lignes plus loin.
Le verbe « tisser » suggère à la fois la continuité, la patience et l'interdépendance. Un fil isolé n'a pas la même force qu'un ensemble de fils entrecroisés. Télumée commence donc intuitivement à percevoir que son existence est prise dans un réseau de relations.
La répétition du groupe prépositionnel :
« autour de moi, autour de la case »
élargit progressivement le champ de cette sensation. Le mouvement va de l'individu vers l'espace qui l'entoure. Télumée n'est plus isolée : quelque chose relie son être à son habitation, puis son habitation au village.
La « case » est ensuite caractérisée par une image très poétique :
« la case encore surmontée de son bouquet rouge »
Le terme « bouquet » appartient habituellement au vocabulaire floral. Il transforme ainsi l'élément architectural en élément vivant. La case paraît intégrée à la nature qui l'entoure.
La couleur « rouge » introduit une note particulièrement vive dans une scène dominée par la chaleur et l'immobilité. La maison devient presque un signe dans le paysage, une présence visible au sein d'un espace où les liens invisibles commencent précisément à se révéler.
Télumée finit par confier son expérience à sa grand-mère :
« Un jour, je m'ouvris à Reine Sans Nom de l'impression que je ressentais sous l'arbre de notre cour. »
Le verbe pronominal « m'ouvris » est particulièrement significatif. Il ne signifie pas simplement « raconter » : il suggère une véritable confidence, une ouverture intime. Télumée accepte de rendre partageable une expérience qu'elle ne comprend pas elle-même.
Le groupe nominal « l'impression que je ressentais » montre encore le caractère indéfinissable de cette expérience. Télumée ne possède pas encore le vocabulaire permettant de nommer ce qu'elle perçoit. C'est précisément le rôle de Reine Sans Nom : donner un sens à ce qui demeure encore obscur.
La relation entre les deux femmes est donc fondée sur une transmission réciproque : Télumée apporte une expérience sensible ; la grand-mère va lui fournir les clés permettant de la comprendre.
II. Une scène d'initiation : Reine Sans Nom révèle à Télumée le secret de Fond-Zombi
La réaction de la grand-mère est d'abord silencieuse :
« Grand-mère ne répondit pas tout de suite »
Le silence de Reine Sans Nom n'est pas un silence d'indifférence. Il manifeste au contraire l'importance de ce que vient de lui confier Télumée. La grand-mère prend le temps d'observer et de comprendre avant de parler.
Cette attitude est renforcée par :
« elle me scrutait »
Le verbe « scruter » exprime un regard particulièrement pénétrant. Reine Sans Nom ne se contente pas d'entendre sa petite-fille : elle cherche à lire en elle.
La comparaison : « son regard pénétrant en moi comme une jauge dans l'huile » est particulièrement originale. La « jauge » est un instrument qui permet de mesurer la profondeur ou la quantité d'un liquide. La comparaison donne donc au regard de la grand-mère une fonction presque scientifique : elle cherche à mesurer intérieurement ce que Télumée vient de découvrir.
Mais cette image possède aussi une dimension poétique. L'« huile » est une matière opaque dans laquelle il faut pénétrer pour mesurer. Le regard de Reine Sans Nom semble ainsi traverser les apparences pour atteindre une vérité cachée.
La scène prend donc la forme d'une véritable initiation : la vieille femme vérifie que la jeune fille est prête à recevoir une connaissance nouvelle.
La réponse de Reine Sans Nom commence par un geste affectueux :
« À la fin de cet examen, elle m'embrassa au front, me massa légèrement le dos »
La succession des deux verbes, « embrassa » et « massa », traduit une tendresse protectrice. Le contact physique précède la parole : la transmission du savoir ne se réduit pas à une leçon intellectuelle, elle passe aussi par le corps et l'affection.
Le « front » peut également être associé symboliquement à l'esprit et à la pensée. L'embrasser au front revient presque à bénir ou à accompagner la jeune fille dans son apprentissage.
Puis Reine Sans Nom déclare :
« C'est très bien, et j'aime entendre des questions comme celles que tu me poses, voici… »
Cette réponse est essentielle. La grand-mère ne condamne pas la curiosité de Télumée ; elle la valorise. La question devient le point de départ de la connaissance.
L'expression : « C'est très bien » est extrêmement simple. Cette simplicité appartient à l'oralité du personnage et donne à la scène une dimension pédagogique. Reine Sans Nom apparaît comme une véritable passeuse de savoir.
Le verbe « entendre » est également intéressant : la connaissance passe ici par l'écoute et la parole. L'oralité constitue donc un véritable moyen de transmission culturelle.
Le terme final : « voici… » est suivi de points de suspension. Ceux-ci créent un effet d'attente. Le lecteur, comme Télumée, attend la révélation.
La scène se déplace alors du langage vers le geste :
« Et, saisissant un rameau desséché, elle se mit à tracer une forme à ses pieds, dans la terre meuble. »
Le « rameau desséché » appartient à la nature morte, mais Reine Sans Nom lui redonne une fonction créatrice : il devient un instrument d'écriture.
Le verbe « tracer » est ici fondamental. La grand-mère ne donne pas immédiatement une explication abstraite : elle représente concrètement ce qu'elle veut transmettre.
La terre devient une véritable page :
« dans la terre meuble »
Cette expression transforme le sol en support de mémoire. Reine Sans Nom écrit dans la terre comme on transmettrait une histoire. Cette écriture est cependant provisoire et fragile : elle pourra disparaître, être effacée, mais le savoir qu'elle contient sera désormais inscrit dans la mémoire de Télumée.
La représentation dessinée est ensuite comparée à une toile :
« On eût dit le réseau d'une toile d'araignée »
Le conditionnel passé « On eût dit » donne à la description une tonalité littéraire et presque merveilleuse. Le dessin apparaît comme une forme mystérieuse dont Télumée doit apprendre à déchiffrer le sens.
La métaphore du « réseau » reprend et développe celle du « fil » introduite au début du passage. La cohérence lexicale est remarquable : « se tissait », puis « réseau », puis « fils ». Le texte construit ainsi progressivement une véritable poétique de l'interconnexion.
Les fils « se croisaient » suggèrent que les individus ne sont pas seulement reliés à un centre unique : ils sont liés les uns aux autres dans toutes les directions.
Le dessin représente ensuite : « de minuscules et dérisoires petites cases »
Les trois termes « minuscules », « dérisoires » et « petites » produisent un effet de diminution. Pris isolément, chaque foyer semble insignifiant.
Mais cette petitesse est précisément ce qui va permettre à Reine Sans Nom de démontrer l'importance du réseau : une case seule n'est rien ; les cases acquièrent leur sens grâce aux relations qui les unissent.
Le dessin s'élargit :
« Tout autour, elle traçait maintenant des signes qui rappelaient des arbres »
La répétition du verbe « traçait » souligne la construction progressive du monde représenté. Les « signes » ne sont pas une reproduction réaliste du village : ils en constituent une représentation symbolique.
Les arbres occupent une place centrale dans cette représentation, comme ils occupent une place fondamentale dans l'expérience de Télumée. Le monde végétal devient ainsi le langage grâce auquel la communauté peut être comprise.
Enfin, Reine Sans Nom désigne son dessin :
« enfin, me désignant son œuvre d'un geste ample de la main, elle affirma… c'est Fond-Zombi. »
Le mot « œuvre » est significatif : le dessin improvisé dans la terre acquiert une véritable valeur artistique et symbolique.
Le « geste ample de la main » contraste avec la modestie du rameau utilisé pour dessiner. L'objet est pauvre, mais la signification qu'il porte est immense.
La révélation finale : « c'est Fond-Zombi » constitue une véritable scène d'initiation. Le nom propre donne enfin un nom à ce que Télumée ressentait sans pouvoir l'identifier.
Le passage est donc construit comme un mouvement allant de l'intuition à la connaissance, du sentiment à la parole, de l'invisible au visible.
III. La révélation d'une communauté fondée sur les liens et la mémoire
Après cette révélation, Télumée avoue son étonnement :
« Comme je m'étonnai, elle précisa d'une voix tranquille »
La réaction de la jeune fille montre que la révélation dépasse encore sa compréhension. Reine Sans Nom adopte alors une
« voix tranquille »
Cette tranquillité caractérise la sagesse de la grand-mère. Ce qui apparaît mystérieux à Télumée est pour elle une vérité évidente, transmise par l'expérience.
Elle commence son explication par une formule qui associe le regard et la compréhension :
« Tu le vois »
Le verbe « voir » est essentiel. Reine Sans Nom ne demande pas seulement à Télumée de comprendre intellectuellement : elle lui demande de regarder le monde autrement.
L'explication repose ensuite sur une opposition fondamentale :
« les cases ne sont rien sans les fils qui les relient les unes aux autres »
La négation « ne sont rien » est particulièrement forte. Une maison, prise isolément, perd toute sa valeur. Ce qui compte n'est donc pas l'individu séparé, mais le lien qui l'unit aux autres.
La relative « qui les relient les unes aux autres » met explicitement en scène la réciprocité. Chaque case est reliée aux autres ; aucune n'est autonome.
Cette phrase constitue presque une philosophie de l'existence : l'identité individuelle ne peut être séparée du collectif.
Reine Sans Nom applique ensuite cette image à l'expérience de Télumée :
« ce que tu perçois l'après-midi sous ton arbre n'est rien d'autre qu'un fil »
La construction restrictive « n'est rien d'autre qu'un fil »
permet de donner un sens précis à la sensation mystérieuse du début. Ce que Télumée ressentait comme quelque chose de « subtil » devient maintenant un « fil ».
La métaphore initiale est donc reprise et expliquée. La structure du passage est particulièrement cohérente : ce qui était mystérieux au début devient intelligible grâce à la parole de la grand-mère.
La proposition relative : « celui que tisse le village »
personnifie le village. La communauté devient une entité capable de « tisser ». Le verbe reprend directement celui du début :
« quelque chose [...] qui se tissait autour de moi »
Cette reprise crée une véritable boucle poétique. Télumée avait perçu le phénomène avant de pouvoir le comprendre ; Reine Sans Nom lui révèle ensuite qu'elle avait effectivement ressenti le « fil » produit par la communauté.
La phrase poursuit :
« et qu'il lance jusqu'à toi, ta case. »
Le verbe « lance » donne au lien une dimension dynamique. Le fil n'est pas immobile : il circule depuis le village vers Télumée.
La juxtaposition : « toi, ta case »
met en parallèle la personne et son habitation. Télumée et sa case sont presque indissociables. Habiter un lieu signifie donc appartenir à un réseau de relations.
La grand-mère désigne alors un autre élément du paysage :
« Et désignant l'un de ces grands arbres, juste en marge de son tracé »
Le geste accompagne une nouvelle fois la parole. La mémoire ne se transmet pas seulement par le discours : elle se transmet aussi par les lieux et les paysages.
L'expression « juste en marge de son tracé » introduit une nouvelle frontière entre présent et passé. Le dessin de la grand-mère représente non seulement le village actuel, mais conserve la trace de ce qui a disparu.
Le changement de ton est alors brutal :
« elle eut un geste vague et chuchota, la voix soudain fêlée… »
Le verbe « chuchota » marque une diminution de la voix. Après l'assurance de l'explication précédente, la parole devient fragile.
L'expression « la voix soudain fêlée » constitue une métaphore particulièrement expressive. La voix est comparée implicitement à une matière qui peut se fissurer. Cette « fêlure » révèle une blessure intérieure.
Le terme « soudain » souligne la rupture émotionnelle. La révélation de Fond-Zombi n'est donc pas seulement géographique ou communautaire : elle réveille une mémoire intime douloureuse.
La dernière parole de Reine Sans Nom est bouleversante :
« c'est par là que nous habitions, Jérémie et moi. »
L'imparfait « habitions » renvoie à un passé révolu. Le lieu désigné n'est plus simplement un espace du village : il devient un lieu de mémoire.
Le pronom personnel « nous » réunit Reine Sans Nom et Jérémie dans le souvenir. L'espace devient ainsi le dépositaire d'une histoire personnelle.
La simplicité de la phrase finale contraste avec la richesse symbolique du passage. Après les explications sur les fils et les réseaux, le texte revient à une confidence intime. La grande leçon sur la communauté s'achève donc sur la mémoire d'un couple.
Cette fin donne une profondeur supplémentaire à la métaphore du fil : les fils ne relient pas seulement les maisons ; ils relient également les vivants aux morts, le présent au passé, les individus à leurs ancêtres et les générations entre elles.
Cet extrait constitue une véritable scène d'initiation dans laquelle Télumée apprend à comprendre ce qu'elle ressentait intuitivement sous le prunier de Chine. L'expérience mystérieuse de la jeune fille est progressivement éclairée par la parole de Reine Sans Nom.
Le passage repose sur une remarquable progression : l'immobilité et la chaleur de l'après-midi conduisent à une sensation mystérieuse ; cette sensation devient un dessin ; le dessin devient une représentation de Fond-Zombi ; enfin, cette représentation devient une véritable philosophie de l'existence.
La métaphore du tissage structure tout le passage. Les expressions « se tissait », « réseau », « fils qui les relient » et « tisse le village » développent l'idée que l'individu ne peut être séparé de la communauté qui l'entoure. La case elle-même ne possède de sens qu'à travers les relations qu'elle entretient avec les autres.
Mais le passage prend également une dimension mémorielle. La nature, les arbres et la terre deviennent les supports d'une mémoire qui dépasse les individus. Le lieu conserve la trace des existences disparues, comme le montre la révélation finale :
« c'est par là que nous habitions, Jérémie et moi. »
Ainsi, Simone Schwarz-Bart fait de l'espace guadeloupéen un espace vivant, habité à la fois par les êtres présents et par les traces du passé. À travers l'enseignement de Reine Sans Nom, Télumée découvre donc que « habiter » le monde signifie appartenir à un réseau de liens, de souvenirs et de transmissions.
Le passage illustre ainsi parfaitement l'un des enjeux majeurs de l'œuvre : la mémoire n'est pas seulement un héritage du passé ; elle est une force qui permet aux individus de comprendre leur place dans le monde et de préserver le lien entre les générations.
Questions de grammaire

Question 1 – Nature et fonction de la proposition subordonnée
Dans la phrase : « Un jour, je m’ouvris à Reine Sans Nom de l’impression que je ressentais sous l’arbre de notre cour », quelle est la nature et la fonction de la proposition « que je ressentais sous l’arbre de notre cour » ?
Corrigé :
La proposition « que je ressentais sous l’arbre de notre cour » est une proposition subordonnée relative, introduite par le pronom relatif « que ».
Le pronom relatif « que » a pour antécédent le nom « impression ». Il reprend donc « impression » et introduit une proposition qui apporte une précision sur ce nom.
Le pronom relatif « que » est COD du verbe « ressentais » : je ressentais quoi ? → « que », c’est-à-dire « l’impression ».
Question 2 – Analyse de la comparaison
Dans la phrase : « elle me scrutait, son regard pénétrant en moi comme une jauge dans l’huile », quelle est la nature et la fonction du groupe « comme une jauge dans l’huile » ?
Corrigé :
« Comme une jauge dans l’huile » est un groupe prépositionnel introduit par « comme », qui constitue un complément circonstanciel de comparaison.
Il établit une comparaison entre la manière dont le regard de Reine Sans Nom pénètre Télumée et la manière dont une jauge pénètre dans l’huile.
Le terme comparé est implicitement « son regard pénétrant en moi », tandis que le comparant est « une jauge dans l’huile ».
Cette comparaison donne au regard de la grand-mère une dimension presque physique et pénétrante : son regard semble mesurer la profondeur de Télumée et sonder son intériorité. La comparaison transforme ainsi une simple observation en véritable examen intérieur, ce qui souligne le rôle de Reine Sans Nom comme figure de sagesse et de transmission.